Les cinq enseignants

Il y a quelques années, j’ai assisté à une conférence de l’architecte Pierre Thibault qui identifiait quatre « enseignants » constamment à l’œuvre auprès de l’élève. Pour ma part, j’en compte cinq : deux types sont « humains », mais il y a aussi la machine, l’espace et le temps.

Le parent qui enseigne

Dans un premier temps, les parents sont les premiers enseignants de nos élèves et ils le seront pour toute leur vie. Bien évidemment, il n’y a rien de professionnel à être un enseignant-parent, mais, règle générale, le niveau de bienveillance est difficilement aussi prédominant chez les autres humains qui encadrent les jeunes dans leur parcours de vie. Cette relation, souvent émotive et symbiotique, permet à l’enfant de réaliser ses premiers apprentissages dans le monde. Par la suite, les parents délèguent leur autorité au milieu scolaire pour que leur enfant puisse réaliser de nouveaux apprentissages en société, avec leurs semblables, sous l’égide de l’enseignant. Les parents sont encore et toujours les principaux enseignants de leur enfant, mais ils travaillent désormais en partenariat avec d’autres personnes à l’école. Il serait possible d’envisager que le parent est l’enseignant principal à 66 % du temps alors que c’est l’enseignant professionnel et les autres membres du personnel qui prennent le relais pour l’autre tiers du temps qui se déroule en milieu scolaire.

L’enseignant qui enseigne

Justement, ceux qui œuvrent à l’école, ces enseignants ou autres acteurs du milieu scolaire, sont des professionnels qui ont effectué des études universitaires en didactique et en pédagogie. Leur travail est complémentaire à celui des parents et ils accompagnent les élèves dans une démarche de scolarisation visant à réaliser des apprentissages formels et informels. Les premiers sont ceux qui figurent au programme d’études et les seconds, pour leur part, sont ceux que la vie en société porte : savoir-être, savoir-faire, expériences de vie, etc. Les professionnels de l’éducation sont porteurs d’une mission incontournable : ils sont à la fois délégataires de l’autorité parentale et façonneurs du futur d’une société. Voilà une lourde mission qui ne fait que mettre en valeur les professions du milieu de l’éducation!

Google qui enseigne

Un troisième acteur émerge comme enseignant : Google et ses déclinaisons. Bien que je ne dispose pas de données à cet égard, je serais prêt à parier que nos adolescents lui posent plus de questions qu’ils peuvent en poser aux humains qui les accompagnent. Google a cela de particulier : il est toujours disponible, il ne juge pas la « qualité » de la question et il renferme la somme de toutes les connaissances de l’humanité à un point tel qu’il contient malheureusement des informations que nos jeunes n’ont pas besoin de connaître : pornographie, recrutement douteux, piratage, etc. Malgré tout cela, attention : ces connaissances sont-elles toutes valides? Se valent-elles toutes? Google, avec ses forces et ses limites, est un enseignant hors pair puisqu’il donne accès directement à une foule d’informations qu’aucun humain n’est en mesure de répertorier. En plus, il fonctionne en complémentarité avec les parents et le personnel scolaire dans l’éducation à la citoyenneté numérique pour contribuer au développement d’un esprit critique. Cette éducation à la littératie numérique permet à l’élève de comprendre que toutes les informations ne se valent pas nécessairement et qu’il existe des règles éthiques pour cibler les bonnes informations ainsi que des règles méthodologiques pour les exposer. Google a donc une faiblesse importante : les informations qu’il recense sont souvent décontextualisées. Seul un humain peut les remettre en contexte. Voilà au moins une première raison qui peut nous laisser croire que, en éducation du moins, la machine ne remplacera probablement jamais l’enseignant.

L’espace qui enseigne

Les deux autres « enseignants » pourraient paraitre issus de la métaphysique, mais ils prennent une forme concrète et ils influencent assurément ce qui peut être enseigné à nos jeunes : l’espace et le temps.

Sur le plan de l’espace, un nombre croissant de professionnels de l’éducation se soucient du rôle que l’environnement physique peut jouer dans la démarche d’enseignement et d’apprentissage de l’élève. Par exemple, les classes flexibles deviennent de plus en plus populaires dans les écoles québécoises. En effet, elles permettent aux élèves de choisir un mobilier pour soutenir leur posture d’apprentissage. Des écoles complètes sont en train de se remodeler et certaines décloisonnent même les classes pour créer de vastes espaces qui facilitent le développement de certaines compétences pour le 21e siècle, comme, notamment, la collaboration. Ce qui semble importer, c’est de mettre en place des conditions gagnantes pour favoriser cette compétence-clé, et ce, autant entre les élèves qu’entre ces derniers et leur enseignant.

Au cours des dernières années, cela a été écrit à plusieurs reprises dans la littérature scolaire professionnelle, mais, au risque de sombrer dans le cliché, il faut faire tomber les murs des classes. Les élèves peuvent-ils collaborer simultanément avec des élèves ou enseignants d’une autre classe? Les lieux d’apprentissages scolaires sont-ils cantonnés à l’intérieur des quatre murs de la classe?

Également, est-ce que les locaux sont tous utilisés à bon escient? Peut-on les mettre à la disposition des enseignants et des élèves pour organiser des activités d’apprentissage décloisonnées, transversales et interdisciplinaires?

Bref, l’espace ne doit pas être une contrainte, mais un fer de lance de toutes les activités de nature scolaire, en soutien à l’apprentissage et au développement des compétences!

Le temps qui enseigne

Finalement, le temps exerce aussi une fonction enseignante auprès des élèves. Plutôt, la façon dont le temps est organisé par l’école et son personnel a une influence sur l’apprentissage de l’élève. Trois exemples me viennent spontanément en tête.

Premièrement, les périodes d’apprentissage sont délimitées par des cloches. La cloche sonne, les activités d’apprentissage débutent et perdurent jusqu’à la prochaine cloche, cinquante, soixante ou soixante-quinze minutes plus tard. Les activités de repos sont régies de la même façon, bien évidemment. Autrement dit, il faut que l’élève soit disposé à apprendre dans le temps imparti par l’établissement scolaire, et ce, quotidiennement.

L’autre exemple relatif au temps est lorsque celui-ci est considéré comme contrainte à « passer la matière », ce qui influence directement le choix des approches pédagogiques et, conséquemment, les perspectives d’apprentissage.

Enfin, un dernier exemple concerne les vacances estivales. Les recherches de John Hattie indiquent que ces vacances nuisent à l’apprentissage. Pourquoi les années scolaires débutent-elles à la fin août pour se terminer en juin? Pourquoi ne pas revoir l’organisation de l’année scolaire? Probablement qu’un des buts est de faire coïncider les vacances des élèves avec celles des parents. Mais pourquoi l’école devrait-elle impérativement être fermée et n’organiser aucune activité d’apprentissage pour les élèves?

Les exemples scolaires en lien avec le temps abondent : pourquoi les niveaux scolaires sont-ils organisés par âge? Pourquoi l’élève doit-il patienter à un certain moment de l’année scolaire pour avoir accès à des informations ciblées de la part de l’enseignant?

Pour conclure, trois constats émergent : premièrement, les enseignants « humains » doivent travailler en collaboration pour soutenir la démarche d’apprentissage des élèves. Également, ils doivent contextualiser, critiquer et circonscrire l’enseignant « machine » pour aider l’élève à en tirer le maximum et ainsi, contribuer à ce qu’il se garde une distance critique face à un puissant outil informationnel. Enfin, il faut que les humains fassent en sorte que le temps et l’espace ne puissent imposer leur joug organisationnel. En tout temps, il faut que ces deux éléments soient pensés en fonction des besoins de l’élève et non en fonction des besoins organisationnels. Ainsi, il faut faire en sorte d’inverser la tendance selon laquelle les besoins organisationnels dictent le quotidien des élèves, sans égard à leur propre démarche d’apprentissage.

Changer cette mentalité est un pas important vers l’établissement d’une école bienveillante.

Marc-André Girard est détenteur d’un baccalauréat en enseignement des sciences humaines (1999), d’une maitrise en didactique de l’histoire (2003) et d’une maitrise en gestion de l’éducation (2013). Il est actuellement doctorant en administration scolaire. Il s’est spécialisé en gestion du changement en milieu scolaire ainsi qu’en leadership Il s’intéresse également aux compétences du 21e siècle à développer en éducation. Il occupe un poste de direction au Collège Durocher Saint-Lambert et donne des conférences sur le leadership en éducation, les approches pédago-numériques, le changement en milieu scolaire ainsi que sur la professionnalisation de l’enseignement. En septembre 2014, il a publié le livre « Le changement en milieu scolaire québécois » aux Éditions Reynald Goulet et a traduit quatre ouvrages en technologie de l'éducation chez le même éditeur. Il collabore également à L’École branchée et blogue (magirard.com) sur les questions relatives à l’éducation. Il est très impliqué dans tout ce qui entoure le développement professionnel des enseignants et l’intégration des TIC à l’éducation. En mars 2016, il a reçu un prix CHAPO de l’AQUOPS pour l’ensemble de son implication.