Les tabous de l’éducation québécoise

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Nous sommes fatigués! Nous portons à bout de bras l’école du 21e siècle envers et contre trop d’acteurs campés dans leur vision nostalgique et sécurisante de l’éducation issue d’un autre temps. Ces derniers ont des armes puissantes : ils ont l’histoire derrière eux et une culture plus que centenaire pour expliquer leur position. De plus, plusieurs d’entre eux ont d’autres armes : la raillerie et la persévérance dans l’obstination. Comme le ministre de l’Éducation du Québec l’écrit lorsqu’il dénonce le « cynisme » dans son livre Un Québec libre est un Québec qui sait lire et écrire, peut-être est-ce une stratégie des uns pour empêcher les autres « de creuser les sujets en profondeur »?

Je me souviens lorsque j’étais un jeune enseignant. J’enseignais l’histoire de 4e secondaire et l’éducation économique de 5e secondaire. Ce qu’on appelait alors la « Réforme », c’était encore loin et nous avions la certitude qu’elle ne se rendrait jamais à la fin du secondaire puisqu’elle serait nécessairement abandonnée bien avant d’y arriver. Or, avec une telle croyance, à quoi bon se préparer adéquatement? C’est un peu cette mentalité d’autruche qui existe toujours en éducation : on espère que les forces culturelles d’un monde sclérosé depuis des décennies prendront encore et toujours le dessus et que les initiatives visant le progrès seront reléguées aux calendes grecques! Quand sortirons-nous notre tête du sable pour comprendre que le changement scolaire qui de déroule sous nos yeux n’est pas qu’une simple mode, mais qu’il est plutôt une mutation durable et irrévocable de la culture du monde de l’éducation?

Ceux qui portent cette idée prêtent souvent flanc aux critiques. Ceux qui osent, qui font preuve d’audace détiennent le fardeau de la preuve pour prouver à leurs collègues, souvent hébétés, que l’éducation doit évoluer. Autrement dit, la norme en éducation est au conservatisme et ce qui sort de cette norme est mal vu. Le ministre vise juste en écrivant qu’il y a « plus de gardiens du statu quo que d’accélérateurs de changements ». Et ces accélérateurs de changements sont trop souvent ralentis par les autres acteurs scolaires : parents, collègues, syndicats, cadres scolaires, directions d’écoles, lourdeur bureaucratique, etc.

Innover, en éducation, c’est accepter de se battre contre une culture qui nous a pourtant donné naissance et c’est tourner le dos à la nostalgie.

Bien que « le conformisme [ne soit] plus possible au département des idées pour changer le Québec » et que nous ayons « (…) trop tendance à cristalliser les oppositions sans chercher l’équilibre », le ministre reconnait la nécessité de protéger « celles et ceux qui réclament du progrès et des améliorations ». Super! Maintenant, on s’y prend comment? Là est la question. De plus en plus d’enseignants dénoncent les retards en éducation québécoise et ils sont toujours à essayer de convaincre leurs collègues de la pertinence d’utiliser de nouveaux outils didactiques et de développer des approches pédagogiques différenciées. En 2018, on se questionne encore sur la place des technologies à l’école, alors que dans tous les autres domaines de la société, celles-ci ont été intégrées rapidement et efficacement. D’ailleurs, dans le livre du ministre Proulx, il est amplement question de littératie et de culture générale. J’aurais aimé en lire davantage sur l’importance d’une nouvelle littératie : la littératie numérique.

Sébastien Proulx appelle « chacun à en faire davantage ». Là est le problème. En éducation, nous avons la fâcheuse attitude de voir notre profession comme un élastique qui est étiré de façon permanente. Nous faisons toujours notre possible et nous manquons de moyens pour en faire plus. C’est ici que cette mentalité fixe doit changer pour adopter une mentalité de croissance : comment je peux mieux faire avec ce que j’ai. Cela n’exclut pas qu’il soit souhaitable d’en faire plus avec plus de moyens. Cela n’exclut pas non plus que chaque acteur ne fasse pas de son mieux. Il est simplement question de conclure que tous peuvent faire mieux. En 2018, espérer faire carrière dans une profession en aspirant à employer les mêmes approches professionnelles à tout moment est voué à un échec certain. C’est vrai en éducation comme dans n’importe quelle profession! D’où l’importance de la formation continue, du développement professionnel et des communautés d’apprentissage professionnelles!

Quelques tabous sont abordés par le ministre, comme c’est le cas avec l’évaluation des enseignants, l’implantation d’un ordre professionnel, la formation initiale et continue, etc. D’autres tabous ne sont malheureusement pas abordés, comme les coupures du gouvernement en éducation au cours des dernières années. À défaut d’être en accord avec sa vision et ses positions, on ne peut que saluer son courage de prendre la peine de nommer les choses délicates et de les révéler au grand jour. C’est un bon début.

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