Repenser l’école : mon grain de sel

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NOTE

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Ceci est un texte d’opinion qui m’a été inspiré suite à ma participation aux trois jours de réflexion intensifs, du 31 mars au 2 avril, organisés par CREDO conjointement avec Google et la Fondation Lucie et André Chagnon. Vous pouvez lire ici le compte-rendu formel de ce hackathon.

Dans l’ensemble, je garde un souvenir positif de l’activité. Ce n’était pour moi qu’un jeu et j’admets jouer parfois avec un enthousiasme exubérant.

 

Un souci

En éducation les experts, les spécialistes ce sont les enseignants qui vivent à chaque jour les contraintes du terrain.

L’idée de repenser l’école en passionne plusieurs. Je ne suis pas la première à constater que tous se sentent experts, s’appuyant sur «leur vécu» lorsqu’on discute «enseignement et éducation». Ils ont en tête un modèle «d’école idéale», ignorants des contraintes liées à la gestion harmonieuse d’une foule de 400 enfants tout en considérant les exigences des parents, de la société et du ministère de l’Éducation.

La beauté doit habiter l’école, l’ouverture à la communauté est fondamentale à la fois pour rentabiliser les équipements et pour inclure le village à l’éducation de l’enfant. Ces considérations sont toutefois secondaires au processus de conception d’une école dont la mission sociale consiste en l’instruction et l’éducation des jeunes citoyens.

Plusieurs enseignants ou éducateurs ont quitté le projet et plus d’un m’a avoué avoir trouvé l’expérience difficile, aux limites du désagréable. Par exemple, j’ai été personnellement extrêmement déçue d’observer que nous étions quatre ou cinq seulement présents à l’excellent compte-rendu de Madame Brigitte Raymond au sujet de la construction du Centre pédagogique Lucien-Guilbault. Ces gens désirent «repenser l’école», mais n’ont pas d’intérêt pour l’expérience des professionnels?

Une recherche montre le lien entre espace physique et réussite

L’Engineering and Physical Sciences Research Council du Royaume-Uni et Nightingale Associates ont subventionné une recherche menée par Peter Barrett, Yufan Zhang, Fay Davies et Lucinda Barrett de l’Université de Salford, à Manchester (UK) accompagnés d’un groupe critique de 25 experts internationaux.

L’étude se nomme HEAD pour Holistic Evidence and Design. Les conclusions de l’étude sont publiées sous le titre Clever Classroom.

Trente écoles primaires et 153 classes de milieux sociaux-économiques et culturels divers des councils (conseils scolaires) de Blackpool, Ealing and Hampshire (villes du Royaume-Uni), ont participé à l’étude qui s’est déroulée pendant trois ans.

C’est la première fois qu’une étude scientifique présentait une preuve claire de l’effet de la conception physique des classes et des écoles sur les résultats de l’apprentissage des élèves.

Trois aspects des classes furent évaluées :

  • Stimulation, complexité des aménagements et influence de la couleur;
  • Individualisation, l’attachement à l’école et la flexibilité des aménagements;
  • Naturalness, la lumière, la température de la classe et la qualité de l’air.

Ceci donne l’amusant sigle de SIN (péché).

L’échantillon est d’une grande diversité. Diversité de l’architecture des écoles qui datent des années 1900, 1920, 1950, 1970 et 2000 et d’une capacité d’accueil allant de 103 à 819 élèves. On y trouve autant de garçons que de filles et un équilibre entre les niveaux scolaires :

  • Première année : 12%
  • Deuxième année : 16%
  • Troisième année : 20%
  • Quatrième année : 17%
  • Cinquième année : 19%
  • Sixième année : 16%

Plusieurs aspects architecturaux furent considérés, tels la dimension des classes, le système de chauffage, ainsi que les données recueillies par cinq capteurs : température, lumière, humidité, niveaux de CO2 et acoustique, pour évaluer les conditions de l’environnement.

Les résultats

La découverte la plus importante a été la preuve que les caractéristiques physiques des écoles primaires ont un impact important sur les progrès des élèves en lecture, en écriture et en mathématiques : 16% d’amélioration générale de l’apprentissage sur une année scolaire pour les 3766 élèves de l’étude. Les facteurs retenus comme ayant le plus d’incidence sur l’apprentissage ne sont pas d’égale importance. Pour chacun des facteurs, l’étude propose des conseils aux designers et aux enseignants.

La lumière est le facteur environnemental qui a le plus d’influence, avec une augmentation de 21 % des résultats des élèves. Un bon éclairage naturel crée un sentiment de confort physique et mental favorable à l’apprentissage. Le rapport donne à la page 18 des conseils sur l’aménagement des classes en fonction de l’apport de la lumière naturelle.

Le deuxième facteur en importance est la qualité de l’air. L’air devient vicié au bout de 26 minutes pour les plus petites classes ayant un volume de 78 m3, et de 55 minutes pour les plus grandes classes au volume de 300 m3, pour un temps moyen de 30 minutes. Les enfants sont particulièrement sensibles aux polluants atmosphériques car ils respirent rapidement et leur métabolisme est élevé. Les mesures effectuées dans les classes montrent qu’au Royaume-Uni, la piètre qualité de l’air est un problème très commun dans les écoles. Les conclusions seraient peut-être similaires au Québec.

La température est un facteur étudié depuis longtemps par plusieurs chercheurs. Une température plus basse est favorable à l’apprentissage.

Le niveau sonore a été identifié comme facteur d’influence secondaire car c’est un facteur généralement bien contrôlé dans les classes. Le rapport offre toutefois des conseils pour baisser le niveau sonore dans les classes.

Un contact quotidien avec la nature est bénéfique pour les jeunes enfants. Donc, les cours d’école asphaltées entourées de clôtures métalliques sont à éviter.

La classe est le lieu le plus important à concevoir. Les classes présenteront des aménagements offrant une variété de zones d’apprentissages pour le primaire. Le schéma de la page 29 du rapport présente quelques exemples d’aménagement pour une classe du primaire. La photo ci-contre est l’un de nombreux exemples qu’on trouve dans le groupe Facebook francophone à propos de Flexible seating.

Le sentiment d’appartenance et la personnalisation de l’espace d’apprentissage demeure un facteur important pour la réussite scolaire des élèves. Une classe au design particulier et du mobilier confortable de bonne qualité donne aux élèves un sentiment de fierté. La personnalisation des espaces de rangement pour chaque élève ainsi que l’affichage de leurs travaux sont des trucs faciles et dont l’influence est positive.

Les zones de circulation sont d’importance secondaire sur la réussite des élèves. Il faut toutefois prévoir des couloirs suffisamment larges pour que les élèves puissent y circuler facilement et en sécurité. Les couloirs seront souvent utilisés comme lieu de rangement non seulement des vêtements, mais aussi pour en faire des espaces bibliothèque avec de confortables sièges où les élèves peuvent lire.

Il faut chercher un équilibre entre les essentiels éléments de stimuli visuels. Il semble que de locaux trop «vides» ou «neutres» ont une influence négative sur l’apprentissage car les écoliers manquent de stimulis et qu’ils seraient grandement à déconseiller pour les élèves à difficulté particulières. On m’avait pourtant dit l’inverse. Ceci est à vérifier. On conseille de ne pas couvrir les murs à plus de 80 %.

La couleur a aussi une importante influence sur l’apprentissage des élèves. Les très jeunes enfants aiment les couleurs vives. Il semble que les murs de couleur pâle avec un mur de couleur vive aurait le meilleur impact sur la qualité de l’apprentissage des élèves. À cet environnement reposant, il est conseillé d’ajouter des éléments de couleurs vives, des chaises, des stores ou quelques bureaux.

En conclusion, ce n’est pas l’architecture globale de l’école qui a le plus d’influence sur l’apprentissage des élèves, mais l’aménagement de la classe. Le rapport propose quantité d’améliorations possibles qui ne coûtent pas cher. Il n’est pas nécessaire de déconstruire les écoles existantes, mais plutôt de revoir les aménagements des classes et éviter la surpopulation. Il faut plus d’espace disponible aux élèves.

Le rapport se termine aux pages 40 et suivantes par deux listes sous forme de tableau, l’une pour les designers et l’autre pour les enseignants. Ces listes offrent des conseils pour l’aménagement des classes suite aux résultats de l’étude.

 

…et mon grain de sel

Il ne s’agit pas de concevoir «une école». Il faut concevoir «des écoles» adaptées aux milieux physiques et culturels qu’elles desserviront.

Voici mon grain de sel.

Je conçois l’école comme un milieu de vie. C’est une école de proximité où l’écolier peut se rendre de préférence à pied, à vélo ou en transport en commun. Autobus scolaire, ne craignez rien. Nous vous utiliserons pour toutes ces sorties éducatives que j’imagine au programme.

Cette école est multi-niveaux et intergénérationelle. On y trouve les clientèles suivantes :

  • résidence pour personnes âgées autonomes;
  • second cycle du secondaire, étudiant en initiation à l’emploi et formation professionnelle;
  • premier cycle du secondaire:
  • école primaire multi-niveaux;
  • maternelle 4 et 5 ans qui se partagent les mêmes locaux;
  • centre de la petite enfance.

L’extérieur

Des haies de cèdres (thuyas) entre l’école et une rue particulièrement passante servira de clôture tout en assainissant l’air. Ces arbres aux feuilles persistantes absorbent le gaz carbonique et rejettent de l’oxygène lors du processus de photosynthèse.

On placera des bancs sous des bosquets d’arbres feuillus au sud de la cour. Ces bosquets offrent des zones d’ombre pour le repos et le jeu des jeunes enfants et des personnes âgées les jours de canicule.

Le rapport propose de planter des arbres devant les fenêtres des classes orientées plein sud pour éviter la surchauffe.

Des framboisiers, des mûres et des rosiers sauvages seront plantés pour remplacer les clôtures métalliques. Ces arbrisseaux aux tiges armées d’aiguillons forment d’excellentes clôtures. Qui s’y frotte, s’y pique!

Quelques espaces seront réservés au potager. Rhubarbe et ciboulette sont des vivaces classiques des jardins québécois. Les fraises mûrissent à la fin des classes.

Il y aura au moins trois espaces de jeu pour prendre en considération les différences d’âges des élèves.

Les classes

Cette courte vidéo montre quelques classes agréables.

Une diversité de locaux répondra aux besoins multiples de la clientèle et de l’époque. Quelques locaux polyvalents, les véritables salles de classe, ports d’attache des élèves, permettront de travailler aux projets et de recevoir l’enseignement. D’autres seront des classes dédiées à l’éducation physique, au théâtre, à la danse, à la musique, à la radio étudiante, des salles de production multimédia, un Makerspace, des salles d’art, des classes de science. En bref, une disparité d’espaces pour répondre à la multiplicité de formes d’une éducation de nature interdisciplinaire adaptée à notre société multiculturelle et à l’ère du numérique.

Local dédié à l’étude des sciences pour permettre le développement de cet esprit scientifique nécessaire au regard critique. Ce texte présente quelques essentiels à considérer pour concevoir un tel local. Cette courte vidéo présente le local de science. Certaines des photos de cette vidéo sont de madame Natalie Chartrand, de l’école Fernand Séguin, que j’ai omis de mentionner comme source dans mon enthousiasme de productrice.

Makerspace, un autre local essentiel dans nos écoles contemporaines où il importe de donner aux élèves une formation en entrepreneuriat afin qu’il s’initient à la création de leur propre emploi. Voici une courte vidéo pour illustrer le sujet.

Autres considérations générales

La cuisine sera adaptée afin que les élèves puissent y travailler. Quelques étudiants en initiation à l’emploi et en formation professionnelle y feront leurs premières armes et les grands-parents transmettront aux jeunes les recettes classiques représentatives de leur culture.

Il y aura trois types de toilettes : garçons, filles et neutres. Dans les toilettes neutres, les urinoirs seront dans des cabines pour préserver l’intimité et la pudeur de chacun. Y aura-t-il des douches? Les vestiaires pourraient être neutres à condition qu’ils permettent à chacun de s’isoler.

Prévoir la saison des poux et faire en sorte que les élèves puissent séparer leurs tuques. Les coussins et fauteuils doivent pouvoir facilement être désinfectés et débarrassés des punaises.

Et ne pas oublier les essentiels espaces de rangement pour tout le matériel exigé d’un enseignement de nature entrepreneurial fondé sur l’investigation.

Roberto Gauvin, du Centre d’apprentissage du Haut-Madawaska (N.-B.), demeure pour moi un modèle. Pour lui, il importe que «tous rament leur bateau école ensemble dans la même direction» pour réussir une évolution positive. Que penser alors lorsqu’un enseignant reçoit un grief parce qu’il a peint lui-même des cibles, nécessaires à son enseignement, au mur du gymnase, après avoir attendu quelques mois que les responsables de ce type de travail répondent à sa requête?

Repenser l’école est peut-être, après tout, un peu la responsabilité de tous!

Pour aller plus loin, vous pouvez consulter l’excellente présentation que Normand Brodeur a la générosité de partager : Transformer son école en espaces d’apprentissage innovants.

 

Crédit photos : Dominik Laforge-Leblanc, Ninon Louise LePage et Pixabay

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Ninon Louise LePage est pédagogue et muséologue récemment sortie d’une retraite prématurée pour renaître comme désigner pédagogique. Elle a enseigné à l'Université du Québec à Montréal et à l'Université de Sherbrooke en didactique des sciences, en plus de travailler au Réseau canadien d'information sur le patrimoine comme expert-conseil en muséologie. Elle écrit également pour nos amis français chez Ludomag. Elle invite par ailleurs tous les intéressés à la contacter afin qu’elle parle de vous, vos élèves, votre école et vos expériences particulières en éducation au numérique et à l’informatique.

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