Rédaction assistée par l’intelligence artificielle
Retour sur le premier webinaire d’une série sur l’IA du Réseau EdCan en collaboration avec l’École branchée et The Dais
L’intelligence artificielle (IA) transforme déjà le paysage éducatif, du primaire au secondaire. Mais au-delà des promesses technologiques, l’enjeu central demeure : comment intégrer l’IA de manière éthique et réfléchie dans nos pratiques pédagogiques et nos systèmes scolaires?
Le 21 janvier, le Réseau EdCan, en partenariat avec l’École branchée et The Dais, lançait une série de webinaires consacrés aux grandes questions sur l’IA en éducation. Cette première rencontre a réuni des experts et des praticiens pour explorer les dimensions éthiques de l’IA et ses implications concrètes pour les élèves et les enseignants.
À l’animation, Stéphanie Dionne, directrice au développement et aux partenariats de l’École branchée, a rapidement donné le ton à l’échange avec ces propos :
« L’intelligence artificielle s’est démocratisée en novembre 2022 en offrant d’immenses possibilités pour améliorer l’enseignement et l’apprentissage, mais aussi en soulevant de grandes questions face à l’avenir de l’éducation. »
Ce premier rendez-vous a réuni plus de 130 personnes inscrites, provenant de différents contextes éducatifs au Canada et même au-delà. Le thème abordé ne laissait aucune place à l’indifférence : quelles considérations éthiques devons-nous prendre en compte lors de l’intégration de l’IA dans les pratiques pédagogiques et les opérations quotidiennes des systèmes scolaires?
L’IA : une question de pertinence… et de responsabilité
Dans son mot d’ouverture, Audrey Miller, directrice générale de L’École branchée, a posé une question qui a résonné tout au long du webinaire :
« L’IA, c’est de loin le thème le plus en demande de ces temps-ci. La vraie question, ce n’est pas “Est-ce qu’on doit s’y intéresser?”, mais plutôt “Est-ce qu’on veut laisser l’IA façonner l’éducation sans nous?” »
Un appel clair à jouer un rôle actif dans un contexte où la technologie évolue plus vite que les cadres institutionnels. Christelle Tessono, de The Dais, a abondé dans le même sens, rappelant l’importance d’une adoption réfléchie, centrée sur l’intérêt des élèves, des éducateurs et de la société dans son ensemble.
L’éthique comme fondement de toute pédagogie
Durant leurs échanges, les panélistes ont unanimement ramené la discussion vers l’essentiel : l’éthique n’est pas un ajout, elle doit être au cœur de la démarche.
Pour François Guité, consultant en sciences de l’éducation et conférencier sur les grandes questions de IA, le lien est indissociable :
« Il n’y a pas de vraie pédagogie sans considération à l’éthique, parce que sans éthique, la pédagogie est sujette à donner dans la malfaisance. »
Il a également proposé une distinction éclairante entre morale et éthique, rappelant que l’éthique concerne la manière dont l’individu contribue à la survie de la société — une réflexion incontournable à l’ère des systèmes intelligents.
Marc-André Girard, conseiller au RÉCIT national des gestionnaires scolaires, a pour sa part rappelé une célèbre citation du philosophe canadien Marshall McLuhan :
« On façonne des outils qui nous façonnent à leur tour. »
Selon lui, l’IA est si puissante qu’elle peut transformer non seulement les pratiques pédagogiques, mais aussi notre manière même de concevoir l’enseignement et l’apprentissage.
L’introduction de l’IA pose de nouvelles questions sur la confidentialité, l’intégrité académique et la gouvernance des données scolaires. Selon François Guité :
« On prend beaucoup de temps à former des enseignants à l’utilisation technique de l’IA, mais beaucoup moins aux considérations éthiques (…). Ce qui est important aujourd’hui, c’est de dépasser les savoir-faire. »
Revenir à la mission fondamentale de l’école
Viviane Vallerand, chargée de cours à l’Université Laval et coordonnatrice de l’axe éducation et capacitation de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (OBVIA), a recentré la réflexion autour de la mission première de l’école québécoise : instruire, qualifier et socialiser.
« Face à tout le déversement de l’IA et tous les questionnements que ça peut amener, je vous invite à revenir à l’essentiel et à vous poser la question : comment l’IA peut nous permettre de soutenir cette mission là? »
L’IA ne doit pas remplacer l’interaction humaine, mais enrichir l’expérience pédagogique tout en respectant nos responsabilités éthiques et notre engagement envers les élèves. L’enjeu n’est donc pas technologique, mais humain et moral. Les écoles doivent adopter une approche proactive, collaborative et réfléchie, où l’IA est un partenaire au service de l’apprentissage, et non un simple outil de productivité.
Jean-Marc Dupont, directeur des services pédagogiques au Conseil des écoles catholiques du Centre-Est (CECCE) en Ontario, a quant à lui résumé un principe clé :
« La technologie demeure un amplificateur de pédagogie efficace. Il s’agit donc de commencer avec une intention pédagogique puis se poser la question : c’est quoi au juste qu’on veut amplifier? »
Sylvain Desautels, conseiller pédagogique au Pôle d’expertise interordres en formation à distance pour l’enseignement supérieur, rappelle l’importance d’une bonne préparation face aux enjeux de l’IA.
« C’est important de préparer toutes les générations et tous les élèves, de tous les âges, aux enjeux soulevés par l’intelligence artificielle… Et à partir de quand faut-il commencer à parler de l’IA? C’est le plus tôt possible. »
Adopter l’IA… ou l’éduquer?
Au début du webinaire, Stéphanie Dionne a invité les panélistes à annoncer leur prise de position à propos de la question « D’un point de vue éthique, est-il important que les écoles primaires et secondaires adoptent ou fassent un pas vers IA? ».
Pour Sylvain Desautels, l’IA change tout et il faut repenser l’évaluation pour donner un vrai sens à l’école et aux compétences des élèves :
« Il faut préparer les élèves à des formes différentes d’évaluation. Il faut revoir profondément nos façons d’évaluer pour préparer nos élèves… qui se demandent, vu l’IA, à quoi ça sert d’aller à l’école? »
Jean-Marc Dupont met en garde contre une adoption aveugle ou désorganisée de l’IA, sinon, cela risque d’amplifier les problèmes plutôt que l’apprentissage :
« Si les écoles ou les systèmes scolaires plus larges n’intègrent pas l’IA avec une intention précise au service de l’apprentissage et appuyée d’une stratégie d’IA à l’échelle des institutions, la salle de classe risque davantage de subir l’IA plutôt que de l’intégrer de façon planifiée et réfléchie. »
Pour François Guité, l’enjeu est ailleurs que d’adopter l’IA :
« Ce qui est important, ce n’est pas d’adopter l’IA, c’est d’éduquer à l’IA… ce qui est bien au-delà d’une simple adoption, c’est penser à toutes les questions, notamment éthiques qui entourent l’IA. Et ne pas le faire, ce serait plaider pour l’ignorance… Ne pas le faire, c’est comme ne pas apprendre à un enfant à regarder des deux côtés avant de traverser un boulevard. »
Il estime que l’éducation à l’IA ne se limite pas à son utilisation technique : il faut former aux enjeux éthiques et comprendre que ces machines sont intelligentes, autonomes et interconnectées, créant une intelligence collective qui dépasse le simple contrôle humain.
Viviane Vallerand enchaîne avec l’importance de faire un pas vers l’IA, mais de ne pas l’adopter aveuglément et aussi, d’impliquer tous les acteurs en éducation pour réfléchir à sa place et éviter des usages problématiques, afin d’orienter son intégration de manière humaine et responsable :
« C’est hyper important d’ouvrir la porte à l’IA, faire un pas vers elle pour réfléchir à la place qu’elle puisse avoir pour soutenir l’agentivité de nos acteurs sur le terrain… parce que simplement prétendre qu’elle n’existe pas ou en avoir trop peur, ce serait irresponsable et ça ferait des acteurs en moins qui peuvent participer à cette conversation pour une orientation humaine de l’IA. »
Marc-André Girard a ajouté une perspective à long terme. Préparer les jeunes pour l’avenir implique de considérer l’IA et les technologies omniprésentes dès aujourd’hui, car elles façonneront leur vie de citoyens, de travailleurs et de citoyens numériques. Ignorer leur influence serait irresponsable face à notre responsabilité morale d’éducation.
« Les élèves qui entrent au primaire et au préscolaire présentement vont prendre leur retraite autour de 2080… Notre responsabilité est de les préparer à être des bons citoyens… il faut s’intéresser à l’IA parce que l’IA s’intéresse à nous. Est-ce qu’on veut laisser notre enfant, notre élève, faire du vélo avec ses roues d’arrière sur une autoroute? »
Des pistes concrètes pour agir de façon éthique en classe
Loin d’un discours abstrait, les échanges ont aussi permis de dégager des repères très concrets pour le personnel enseignant. Les enseignants doivent ainsi repenser leurs pratiques : privilégier l’oralité pour valider la compréhension des élèves, favoriser le travail collaboratif et intégrer des exercices de métacognition pour analyser les propositions générées par les machines.
Sylvain Desautels a souligné qu’il ne faut pas attendre d’être expert : les enseignants doivent partager leur regard critique avec les élèves, guider leur réflexion et les préparer à évoluer dans une société où l’IA générative est déjà omniprésente. :
« On ne peut pas se payer le luxe d’attendre d’être un superexpert qui maitrise la bête (l’IA) avant d’en parler ou de l’utiliser… il faut en parler avec nos élèves. Je pense que nos apprentis dans nos classes ont besoin plus que jamais d’entendre le discours intérieur des experts qui sont devant la classe. »
Pour Jean-Marc Dupont, l’IA constitue un changement sociétal majeur et complexe, mêlant big data, robotique et micro-informatique. Selon lui, il est essentiel que les conseils scolaires soutiennent les enseignants dans leurs décisions, définissent des lignes directrices claires et assurent une gestion sécurisée des technologies et de l’accès aux ressources, sans isoler l’école de la réalité sociale ni adopter aveuglément les innovations.
« Je pense que les décideurs politiques et les conseils scolaires doivent se pencher sur des questions de gouvernance en matière de système d’intelligence artificielle… mais aussi en matière de gestion de données, d’infrastructure technologique et où est-ce qu’il y a probablement des risques et des menaces qui étaient moins présents avant la venue de l’IA. »
Selon François Guité, de nombreux enseignants utilisent l’IA principalement de deux façons : soit pour améliorer leur pratique existante, soit pour produire du contenu à partir de rien. Cette distinction a des implications pédagogiques importantes, notamment pour la méta-réflexion et le travail collaboratif avec les élèves.
« Ce que la recherche de Kepler démontre, c’est que souvent les enseignants qui interagissent avec l’intelligence artificielle dans une conversation pédagogique et d’amélioration de la pratique ont un plus grand sentiment d’autoefficacité que ceux qui l’utilisent uniquement pour générer des pratiques. »
François Guité a d’ailleurs proposé deux stratégies pédagogiques : favoriser l’oralité pour valider la compréhension des élèves et privilégier le travail collaboratif autour d’un même outil plutôt que l’interaction individuelle avec la machine. Il recommande également des solutions plus éthiques et respectueuses de la vie privée, comme DuckAssist, plutôt que les grands modèles commerciaux.
Viviane Vallerand a présenté les cinq principes éthiques structurants, issus du guide sur l’utilisation pédagogique, éthique et légale de l’intelligence artificielle générative (guide destiné au personnel enseignant) :
- Sobriété numérique – évaluer la nécessité de recourir à l’IA compte tenu de son empreinte environnementale.
- Qualité du contenu – vérifier la validité des informations générées par l’IA, en croisant avec d’autres sources pédagogiques.
- Équité et inclusion – s’assurer que les productions de l’IA ne reproduisent pas des biais ou des représentations partielles.
- Respect de la vie privée et sécurité des données – protéger les informations des élèves et de l’école.
- Transparence et responsabilisation – éduquer les élèves à comprendre comment et pourquoi l’IA produit certaines réponses.
Elle rappelle aussi :
« Je vous dirais que même s’il y a cet âge-là (minimal) à respecter, vous pouvez tout de même proposer du contenu généré par l’IA pour développer la pensée critique de vos élèves sans qu’ils l’utilisent directement. Et là, on peut appliquer les principes éthiques. »
Le clavardage : un véritable laboratoire d’idées
Tout au long du webinaire, le clavardage a joué un rôle clé dans la réflexion collective. Les commentaires ont révélé des préoccupations profondes et partagées :
« Ce n’est pas s’il le faut, mais bien comment on va le faire. »
« Même si l’école attend, les élèves, eux, foncent déjà. »
« L’humain au centre. La pédagogie comme boussole. L’IA comme levier. »
Les participants ont aussi soulevé des enjeux importants, comme l’équité d’accès, la responsabilité professionnelle encore floue, le désengagement cognitif et l’impact environnemental de l’IA. Cela rappelle que l’éthique dépasse largement le cadre de la salle de classe.
Avancer, avec prudence… mais avancer
En conclusion, le message est clair : l’école doit avancer et évoluer avec l’IA, en faisant preuve de discernement et de responsabilité. Cela implique de fournir des espaces sûrs, d’accompagner le personnel scolaire, de revoir les directives en place et d’éviter les utilisations non encadrées qui exposent les données et les personnes.
Mais au-delà des conditions techniques et organisationnelles, c’est la mission même de l’éducation qui est en jeu. L’IA ne doit pas dicter les choix pédagogiques. Elle doit plutôt être pensée et orientée dans un projet profondément humain, au service du jugement, de la collaboration et du développement de citoyens capables de donner du sens au monde qui les entoure.
Références et ressources additionnelles
Nous avons regroupé ci-dessous les références issues du clavardage, de même que certaines ressources pertinentes de l’École branchée, afin de prolonger la réflexion.
- Infolettre d’actualité Hebdo de l’École branchée
- Trousse d’outils et ressources thématiques sur l’intelligence artificielle, par l’École branchée. Ce répertoire propose une liste d’outils et ressources pratiques utilisant l’intelligence artificielle (IA) pour soutenir l’enseignement et l’apprentissage. Parmi ces ressources, on trouve :
- un outil qui guide la rédaction d’une requête efficace à l’IA
- un modèle de code d’éthique pour l’usage de l’IA à l’école
- un guide avec 10 exemples de requêtes à l’IA qui facilitent la prise en main d’un tout nouveau cours ou d’un nouveau thème en classe
- un article sur l’IA à l’école au Canada : un tour d’horizon des initiatives provinciales et francophones.
- Information sur l’adhésion au Réseau EdCan
- Article sur l’IA en milieux scolaires : Cadres et orientations
- Bulletin d’ÉdCan
- Le capital algorithmique, livre mentionné par Marc-André Girard, par Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau.
- AI Tools in Society: Impacts on Cognitive Offloading and the Future of Critical Thinking, article en anglais sur le délestage partagé dans le clavardage par une participante, par Michael Gerlich.
- Le guide destiné au personnel enseignant (du Québec), guide auquel Vivianne Vallerand a fait référence
- Ressource partagée par Sylvain Desautels, Développer la littératie de l’IA en éducation
- Lien pour s’inscrire au prochain webinaire le 18 février 2026, la question adressée : Quelles compétences les élèves devront-ils et elles acquérir pour réussir dans un avenir avec l’IA?
- Prochains événements avec le Réseau EdCan
- S’inscrire aux formations en ligne de l’École branchée. Les sessions en ligne sont gratuites.







