Par Nicole Arsenault
L’intelligence artificielle (IA) transforme nos métiers, nos façons d’apprendre et même notre vie citoyenne. Tous les élèves doivent développer des compétences pour interagir avec l’IA, pas seulement les experts. Mais comment les écoles et les systèmes scolaires francophones du Canada s’adaptent-ils à cette évolution? C’est une question importante et un véritable défi.
S’intéresser à l’IA en éducation ne se limite pas à considérer un dossier isolé : elle influence l’ensemble des compétences à développer et comment évaluer autrement l’apprentissage des élèves. Les professionnels de l’enseignement doivent recevoir du soutien pour adapter leurs méthodes d’enseignement et d’évaluation, afin de tenir compte des transformations de l’apprentissage. Et les élèves, dans tout ça? Ils doivent apprendre à naviguer dans ces changements et à maîtriser des technologies en constante évolution. Et tout ça, en développant, bien sûr, leur pensée critique.
Dans ce contexte, il reste fondamental de conserver une vision claire des objectifs éducatifs et de l’intention qui guide chaque décision.
Selon un récent rapport de KPMG Canada (2025), le Canada se classe parmi les pays présentant les « niveaux les plus faibles » en littératie en IA, sur 47 pays évalués. Cela souligne l’importance d’investir dans l’éducation, de la maternelle à l’âge adulte, pour développer des compétences critiques et une familiarisation avec l’IA.
Partout au pays, des initiatives se déploient en lien avec la littératie en IA, même si elles prennent différentes formes selon les réalités de chaque province. Il est important de souligner que la littératie en IA ne se résume pas à l’utilisation technique et à la maîtrise pratique des outils. Elle représente une compétence clé en matière de citoyenneté numérique, qui inclut l’éthique, la vérification de l’information, la pensée critique et la responsabilité face aux réalisations.
Ce qui se passe au Canada : des modèles diversifiés
Les provinces adoptent des approches variées, allant de la mise en place d’une structure politique à la création d’outils et de ressources pédagogiques pour le personnel enseignant. Cet article ne prétend pas présenter un répertoire exhaustif de toutes les initiatives liées à l’IA dans l’ensemble du pays. Compte tenu de l’existence de 28 conseils scolaires francophones à l’extérieur du Québec, L’École branchée reconnaît la nécessité de dresser un portrait ciblé des ressources et des cadres de référence qui sont actuellement disponibles pour appuyer le personnel enseignant et scolaire dans un contexte éducatif francophone minoritaire.
De l’Est vers l’Ouest…
Nouveau-Brunswick : vers un modèle structuré et réfléchi
Le Nouveau-Brunswick (NB) a été la première province canadienne à s’engager dans une démarche structurée pour encadrer l’IA en éducation.
Du côté francophone de la province, la démarche est guidée par le Ministère de l’Éducation et du Développement de la petite enfance avec un cadre d’orientation sur l’intelligence artificielle. Ce cadre vise à aligner la politique éducative sur les réalités de l’IA, préparant les élèves à « contribuer activement et de manière éthique » à une société transformée par l’IA. Ce cadre officiel sert de base pour une intégration réfléchie et critique de l’IA dans les écoles des trois districts scolaires francophones. Il positionne la littératie IA comme un objectif systémique. De plus, un guide d’intégration de l’IA pour les écoles est publié. Ce guide propose aux districts scolaires francophones, aux directions, aux enseignants et aux familles des ressources et des stratégies pour une intégration réfléchie et efficace de l’IA dans l’enseignement.
On voit également des initiatives encore plus concrètes dans certains districts scolaires, par exemple celui du Nord-Est (DSFNE). Celui-ci forme des cohortes de directions d’écoles et d’enseignants leaders pour la littératie en IA. L’École branchée a rédigé deux articles, l’un après la formation de leur cohorte 1 et l’autre après celle de la cohorte 2.
➡️Constat pour le Nouveau-Brunswick : en tant que province, le Nouveau-Brunswick fait preuve d’une approche réaliste et unifiée. On part d’un cadre institutionnel pour ensuite développer des ressources et des outils de soutien adaptés pour les enseignants et le personnel scolaire en général.
Ailleurs en Atlantique
Ile-du-Prince-Édouard : Le Ministère de l’Éducation et de la petite enfance est en cours d’ébauche de lignes directrices pour l’utilisation de l’IA. Ce étant dit, trois formations provinciales ont été organisées pour sensibiliser à l’IA en éducation : une demi-journée en mode asynchrone (janvier 2025), une journée en présentiel lors d’une journée pédagogique provinciale (octobre 2025), ainsi qu’une demi-journée en mode asynchrone (décembre 2025). Ces formations étaient offertes en collaboration avec l’École branchée pour le personnel enseignant de la Commission scolaire de langue française (CSLF) et en immersion.
Nouvelle-Écosse : Dans l’absence d’une politique ministérielle en lien avec l’intelligence artificielle en éducation, le Conseil scolaire acadien provincial (CSAP) est en train de finaliser une directive administrative qui établira des principes clés afin de bien définir les limites de leur « carré de sable ». L’objectif est d’assurer une utilisation sécuritaire et réfléchie de l’IAG (l’intelligence artificielle générative), peu importe le contexte. Pour le moment, l’IAG est autorisée pour les membres du personnel uniquement.
Terre-Neuve-et-Labrador : Le seul conseil scolaire francophone, soit le Conseil scolaire francophone de Terre-Neuve-et-Labrador (CSFP), ainsi que les écoles anglophones du NLSchools ont accès à des lignes directrices (qui n’ont pas encore été rendues publiques au moment de la rédaction de cet article) concernant l’utilisation de l’IA dans les écoles de la province. Ces directives abordent quatre principaux sujets :
- Respecter l’éthique : responsabilité humaine, intégrité académique, vérification des faits, atténuation des préjugés, considérations culturelles, bien-être, respect des droits d’auteur, évaluation et réflexion continues;
- Soutenir l’équité : francophonie, fossé numérique, accès régional, normes d’accessibilité, perspectives autochtones, etc.;
- Protéger la vie privée : transparence et consentement éclairé, outils vérifiés, protection de la vie privée et des données, propriété intellectuelle, etc.;
- Moderniser l’éducation : apprentissage centré sur l’être humain, intégration axée sur les objectifs et les indicateurs, littératie de l’IA, utilisation adaptée à l’âge, utilisation appropriée par les élèves, rétroaction et évaluation, outils de détection de l’IA (pas de sources fiables), apprentissage professionnel, etc.
Ontario : ressources diversifiées et efforts francophones
En Ontario, il n’existe pas de cadre ministériel spécifique encadrant l’utilisation de l’intelligence artificielle en éducation. Dans ce contexte en constante évolution, le Centre franco joue un rôle central pour appuyer concrètement les écoles franco-ontariennes.
Organisme franco-ontarien à but non lucratif, le Centre franco met à la disposition de l’ensemble des écoles francophones de la province une page dédiée à l’intelligence artificielle : la Zone IA. Cet espace rassemble des ressources pédagogiques, des outils et des repères pour mieux comprendre, explorer et intégrer l’IA en contexte scolaire.
La Zone IA a été conçue pour répondre aux besoins du milieu. Elle facilite la navigation et l’accès à des contenus pertinents, tout en permettant de suivre l’évolution rapide de l’intelligence artificielle. Elle représente un repère pour le personnel enseignant qui cherche des idées, des balises et des solutions pratiques. La plateforme est prévue pour être constamment mise à jour afin d’appuyer les écoles franco-ontariennes dans leur intégration réfléchie et éclairée de l’IA.
Les 12 conseils scolaires francophones ont aussi entrepris des initiatives pour sensibiliser et outiller le personnel enseignant. Plusieurs d’entre eux ont déjà mis en œuvre des mesures concrètes. Nous en présentons ici quelques-unes parmi toutes celles qui existent et continuent d’être mises en place.
Le Conseil des écoles publiques de l’Est de l’Ontario (CEPEO) a dédié une page à l’IA, expliquant son approche (usage réfléchi, sécurité, accompagnement).
Le Conseil des écoles catholiques du Centre-Est (CECCE) a organisé en novembre 2025 un « Symposium sur l’intelligence artificielle en éducation » pour réfléchir aux usages et aux enjeux éthiques de l’IA. Il s’agissait de leur 2e symposium sur l’IA. Ce conseil scolaire a adopté une approche systémique pour que tous ses établissements partagent une vision commune du numérique. Leur directive interne ADM‑20 encadre l’usage responsable des technologies, médias sociaux et IA. Elle a été enrichie depuis 2025 par un Continuum de la citoyenneté numérique et des recommandations pour un enseignement de qualité à l’ère de l’intelligence artificielle. Dans le continuum, le CECCE reconnaît que l’IA transforme l’expérience d’apprentissage et peut y contribuer positivement et qu’elle devient un outil clé pour les élèves et le personnel. Pour les membres de la revue de l’École branchée, cet autre article décrit l’approche structurante du CECCE en lien avec la citoyenneté numérique et l’intelligence artificielle.
Certains conseils scolaires ont pris l’initiative d’organiser, parfois en collaboration avec l’École branchée, des séances de perfectionnement professionnel pour leur personnel enseignant et/ou de direction sur l’IA. On pense notamment au Conseil scolaire catholique des Grandes-Rivières (CSCDGR), au Conseil scolaire de district catholique des Aurores boréales (CSDCAB) et au Conseil scolaire catholique MonAvenir. Ce dernier a récemment offert une formation spécifiquement pensée pour ses animateurs culturels, un thème que l’École branchée avait abordé lors du dernier congrès de l’ACELF.
Le Consortium d’apprentissage virtuel de langue française de l’Ontario ou CAVLFO a préparé InitIAtives, une trousse d’accompagnement pour l’intégration et l’utilisation responsable de l’intelligence artificielle en éducation. Cette trousse accompagne le personnel enseignant et les élèves de la 7ᵉ à la 12ᵉ année, dans l’ensemble des écoles franco-ontariennes, à intégrer l’IA de façon responsable. Elle offre des scénarios pédagogiques et des guides pratiques. L’équipe a également préparé un mur collaboratif avec des ressources en lien avec l’intelligence artificielle au service de l’apprentissage. Des membres du CAVLFO ont présenté les grandes lignes dans cette formation en rediffusion vidéo.
L’Association des enseignantes et des enseignants franco-ontariens (AEFO) a publié un avis en juin 2024 sur l’intelligence artificielle en éducation, une question d’adaptation. Il met en lumière les défis et les promesses de l’intégration de l’IA à l’école, en soulignant le besoin urgent d’accompagner enseignants et élèves pour adopter ces outils de façon responsable et pédagogique.
Le programme « Intelligence artificielle » du ECNO (Educational Collaborative Network of Ontario) aide les élèves à comprendre l’IA, ses risques et ses usages responsables.
➡️Constat pour l’Ontario : En Ontario, la mise en œuvre des initiatives liées à l’IA varie d’un conseil scolaire à l’autre. Cependant, plusieurs conseils scolaires francophones se démarquent par leur leadership. Grâce à des démarches structurées, à des occasions de réflexion collective et à des ressources concrètes en français, notamment avec l’apport du Centre franco, ils soutiennent activement le personnel enseignant dans le développement de la littératie en IA.
À l’Ouest de l’Ontario : regards sur l’IA en éducation
Manitoba : Notre équipe s’est entretenue avec Luc Brémault, directeur général adjoint de la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM), à ce propos : « Comme bien d’autres conseils scolaires, la DSFM a passé la dernière année à se renseigner sur tous les enjeux de l’intelligence artificielle. La question qu’on se pose : que voulons-nous pour nos élèves et notre personnel? Et voici où nous en sommes à présent : la DSFM vise à ce que les élèves apprennent à utiliser l’intelligence artificielle (IA) de façon responsable, à comprendre son fonctionnement et à l’utiliser pour exprimer leur créativité. La DSFM tient aussi à ce que son personnel l’utilise afin d’approfondir ses compétences pédagogiques et administratives, réduire son temps à effectuer des tâches répétitives, et ce, pour optimiser son temps d’enseignement, d’interaction avec les élèves et de collaboration avec les collègues. Comme l’intelligence artificielle, cette vision risque d’évoluer, mais c’est un point de départ! »
Saskatchewan : Certains des programmes d’études de la Saskatchewan offrent des modules facultatifs sur l’intelligence artificielle (en voici un exemple). Le Conseil des écoles fransaskoises (CEF) a offert à son personnel quelques formations sur l’IA, à la fois en interne et en collaboration avec l’École branchée, dont une mettant l’accent sur les possibilités pour la différenciation pédagogique et le développement de la construction identitaire des élèves en novembre 2025, auprès de plus de 100 membres du personnel enseignant et scolaire.
Alberta : Bien que l’Alberta n’ait pas encore adopté de législation provinciale spécifique concernant l’intelligence artificielle (IA) en éducation, des organismes ont pris les devants en proposant des lignes directrices et des réflexions importantes. L’Alberta School Boards Association (ASBA), seule association représentant l’ensemble des conseils scolaires publics, catholiques et francophones en Alberta, a publié en septembre 2024 des lignes directrices de politique sur l’intelligence artificielle pour l’éducation de la maternelle à la 12e année (disponible en anglais seulement). Ce document vise à encadrer l’intégration de l’IA dans les milieux scolaires. De son côté, l’Alberta Teachers’ Association (ATA) a publié un article en anglais portant sur la manière dont l’IA est en train de révolutionner le domaine de l’éducation. Du côté des conseils scolaires francophones, notre équipe collabore régulièrement avec des directions provenant du Conseil scolaire FrancoSud ainsi que le Consortium provincial francophone pour offrir des séries de formation sur l’IA aux membres du personnel.
Colombie-Britannique (C.-B.) : Le ministère de l’Éducation de la C.-B. a publié un document d’orientation, Considerations for using AI tools in K–12 schools (et en français : Points à examiner pour l’utilisation d’outils d’IA dans les écoles de la maternelle à la 12e année) fournissant des repères pour l’intégration des outils d’IA en milieu scolaire, de la maternelle à la 12e année. Pour sa part, le Conseil scolaire francophone de la Colombie-Britannique (CSF) a offert une formation à ses enseignants en février 2025 lors d’une journée de développement pédagogique (article de Radio Canada).
Les Territoires : l’IA en contexte nordique
Yukon : Le Ministère de l’Éducation du Yukon inclut la littératie numérique dès la 6e année, où les élèves apprennent à utiliser des technologies de manière responsable, et l’IA est abordée dans le cadre de l’utilisation des outils numériques. L’utilisation de l’IA peut varier d’une classe à l’autre, selon l’enseignant ou les besoins des élèves.
Territoires du Nord-Ouest (TNO) : Le curriculum territorial comprend des ressources en littératie numérique, par exemple des guides et des ateliers pour les enseignants, qui touchent aux compétences numériques générales. Cela suppose une base utile pour introduire des discussions sur l’IA à l’avenir, quoiqu’il n’existe pas encore de cadre ou de politiques territoriales explicites centrés sur l’IA en éducation.
Nunavut : Comme dans les TNO, on retrouve plutôt des bases en littératie numérique et en technologie, mais sans cadre territorial ouvertement structuré autour de l’IA. Il est important de noter que le Nunavut fait face à des défis uniques, tels que l’isolement géographique, l’équipement technologique limité et les priorités culturelles, qui peuvent directement affecter l’intégration de l’IA dans les écoles.
Des mentions spéciales
Il est à noter que la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants (CTF/FCE), une alliance nationale d’organisations provinciales et territoriales qui représentent plus de 370 000 enseignantes et enseignants et autres travailleurs de l’éducation à travers le Canada, demande de réglementer l’utilisation de l’IA dans l’éducation publique au Canada, de la maternelle à la 12e année. Pour son appel à cette gouvernance, la Fédération a publié un document intitulé « Vers une utilisation responsable de l’intelligence artificielle dans le secteur de l’éducation publique canadien ».
La Fédération nationale des conseils scolaires francophones (FNCSF), qui veille aux intérêts des conseils scolaires francophones au Canada en contexte de langue minoritaire, offre des ressources à propos de l’IA et le milieu scolaire sur son site. On y retrouve notamment des références, des événements ainsi qu’une revue de presse à ce sujet.
Lors de son récent congrès annuel à Markham en Ontario, l’Association canadienne d’éducation de langue française (ACELF) a proposé dans sa programmation un atelier sur l’IA et la construction identitaire. Cette séance était animée par l’École branchée, qui a présenté et fait les liens avec le dossier « Intelligence artificielle et francophonie en contexte minoritaire : risque ou occasion? ». Ici, on entend le président de l’ACELF, M. Marcel Larocque, en entretien avec le café show de Radio Canada qui parle de l’intégration de l’IA dans les salles de classe. « (…) comment se l’approprier (l’IA) pour que ça devienne un outil et non un obstacle… le personnel enseignant est rendu à ce stade-là aussi : comment on compose avec ceci? ».
Pour conclure
En résumé, on voit l’intérêt pour la littératie en intelligence artificielle en éducation au Canada. Les exemples observés d’un bout à l’autre du pays montrent qu’il est possible d’agir dès maintenant. Les approches varient selon les provinces, mais elles convergent vers un objectif commun : mieux outiller les élèves et le personnel scolaire pour qu’ils puissent comprendre, questionner et utiliser l’IA de façon responsable.
L’enjeu n’est pas d’ajouter une nouvelle matière ou de maîtriser toutes les technologies. Il s’agit plutôt d’intégrer progressivement l’IA dans les apprentissages actuels, en s’appuyant sur la formation des enseignants, sur des repères éthiques clairs et sur une vision partagée.
En faisant de la littératie en intelligence artificielle une compétence accessible à tous, l’école contribue à former des citoyens critiques, capables de naviguer avec discernement dans un monde numérique en constante évolution.
À lire aussi :
- Intelligence artificielle dans l’éducation en milieux scolaires : Cadres et orientations. Une autre recension en ce sens préparée par le Réseau EdCan.
- « Pourquoi et comment développer la littératie en IA »





