par Dominique Steffens et Joséphine Rousseau, conseillers technopédagogiques
Wallonie-Bruxelles Enseignement
Dans l’atmosphère dynamique de partage de connaissances de l’événement annuel en ligne Barak@TIC, organisé par les conseillers technopédagogiques de Wallonie-Bruxelles Enseignement, un constat s’est imposé d’emblée : l’intelligence artificielle n’est plus une promesse abstraite, mais un levier très concret de transformation du travail éducatif. Invité à partager sa vision et ses pratiques, Yann Houry, responsable de l’innovation pédagogique et numérique à l’Institut Florimont (Suisse), a livré une conférence dense et stimulante.
L’IA générative, héritière inattendue de Lavoisier
« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » En détournant la maxime de Lavoisier, Yann Houry pose le cadre : l’IA générative excelle dans l’art de la transmutation des formats. Texte, son, image, vidéo. Tout peut désormais circuler d’un médium à l’autre. Depuis l’irruption d’OpenAI et de son outil emblématique ChatGPT en 2022, l’IA est devenue multimodale, bouleversant le quotidien des enseignants, ces « créateurs de contenu par nature ». L’enjeu n’est plus seulement de produire un cours unique, il peut rapidement être décliné : une leçon écrite devient podcast, un texte littéraire se transforme en exercice interactif, une carte mentale surgit d’un simple PDF…
Le langage naturel comme nouveau code
L’un des fils conducteurs de la conférence se résume en une expression marquante : programmer en prose. Il n’est plus nécessaire de maîtriser des syntaxes complexes pour faire agir une machine. Aujourd’hui, une instruction rédigée en français courant suffit pour déclencher des actions complexes.
L’exemple le plus parlant concerne l’accessibilité. En quelques phrases adressées à une IA, Yann Houry a obtenu le code d’une macro Word capable de reformater automatiquement un document pour des élèves dyslexiques pour une meilleure lisibilité. Hier encore, une telle tâche aurait exigé un développeur. Aujourd’hui, elle tient en une conversation.
Des usages pédagogiques à grande échelle
La démonstration se poursuit avec une série d’applications très concrètes :
- Texte et audio : génération d’exercices, de définitions ou de versions audio grâce à des IA comme Claude ou ElevenLabs, ouvrant de nouvelles portes à l’inclusion.
- Créativité musicale : avec Suno, des poèmes d’élèves deviennent chansons, et l’apprentissage se fait ludique.
- Visuels et cartographie : présentations automatiques via Gamma, illustrations conçues sur Canva, ou encore cartes interactives créées en quelques secondes à partir de fichiers KML.
- Automatisation pédagogique : des GPT personnalisés capables de produire, à partir d’un programme scolaire, des dizaines de dictées, quiz ou exercices de grammaire en un temps record.
Derrière la prouesse technique, un gain essentiel apparaît : du temps libéré pour l’enseignant, et des contenus mieux adaptés aux élèves.
Parmi les outils mis en lumière, NotebookLM occupe une place à part puisqu’il permet d’ingérer des sources personnelles (PDF, documents Word, podcasts) pour les métamorphoser en podcasts de synthèse, vidéos explicatives, flashcards ou cartes mentales interactives en un clic. Yann Houry en souligne toutefois les limites : l’IA produit vite, parfois trop.
Quand l’IA planifie, cartographie… et fait parler l’Histoire
La conférence prend alors des allures de démonstration. En moins d’une minute, une liste de lieux se change en carte interactive importable dans Google My Maps. Ailleurs, un planning de révisions généré par une IA est automatiquement injecté dans l’agenda numérique de l’élève. une vidéo où Napoléon « parle » aux élèves en leur expliquant directement son contexte historique. Un contenu qui capte l’attention et qui donne envie d’approfondir.
Au 19ᵉ siècle, Henri Bergson définissait l’homme comme Homo faber, capable de fabriquer des outils… et des outils pour fabriquer des outils. Yann Houry annonce qu’aujourd’hui, l’IA générative incarne cette idée à une échelle inédite, mais nous rappelle malgré tout que cette puissance appelle à la mesure. S’appuyant sur le cadre européen DigComp, l’intervenant invite les enseignants à dépasser le stade du simple usage pour devenir créateurs éclairés. Et rappelle, non sans humour, qu’il serait absurde « d’utiliser un bazooka pour tuer une mouche ».
Au terme de cette conférence, une certitude émerge : la véritable révolution de l’IA n’est pas seulement technologique, elle est culturelle. Nous ne sommes plus condamnés à consommer des outils conçus par d’autres. Nous pouvons désormais les façonner, les détourner, les adapter — avec pour seul langage… les mots. L’IA comme couteau suisse magique, capable de transformer le bois en musique ou en carte interactive sur simple demande verbale. Reste alors une question, laissée en suspens par Yann Houry : maintenant que nous savons programmer en prose, quelle est la première tâche que nous rêverions d’automatiser?






