Le Placoteux : un projet aux retombées multiples

Faire vivre des réussites éducatives en français à ses élèves d’adaptation scolaire, voilà le pari qu’a fait Élaine Camirand, enseignante à l’école primaire du Grand Sacré-Coeur (Commission scolaire Rouyn-Noranda) lorsqu’elle a proposé à sa classe de réaliser un journal Web et de le diffuser à l’ensemble de l’école et de la communauté.

Celle qui cumule près de 30 ans d’expérience en enseignement auprès d’élèves ayant des troubles d’apprentissage est une adepte de la pédagogie par projet. Cette année, elle voulait offrir une expérience stimulante à ses élèves qui leur permettrait de développer des compétences tout en sensibilisant leur entourage à une réalité qui est la leur, celle de devoir composer au quotidien avec des troubles graves de l’apprentissage.

C’est ainsi qu’est né Le Placoteux, un journal Web qui en est à sa 5e édition et a déjà rejoint plusieurs milliers de lecteurs. Les cinq éditions sont disponibles sur le site internet de la Commission scolaire Rouyn-Noranda.

L’école branchée a eu la chance de s’entretenir avec cette enseignante engagée afin d’en savoir plus sur le déroulement et les retombées de ce projet très porteur :

Quel était le but de ce projet?

Élaine Camirand : Dans notre classe en adaptation scolaire de l’école primaire à la Commission scolaire Rouyn-Noranda, nous avons des élèves qui vivent au quotidien avec des troubles graves de l’apprentissage. Ces troubles de l’apprentissage sont méconnus des autres élèves de l’école, par certains membres du personnel ou par la communauté et peut marginaliser toutes les personnes ayant un trouble d’apprentissage.

La prémisse du journal Web était de diminuer la marginalisation des élèves vivant avec des troubles graves de l’apprentissage. Nous étions convaincus qu’en informant et en sensibilisant les gens aux différents troubles d’apprentissage avec lesquels doivent composer les enfants de notre classe, nous pourrions contribuer à réduire ce phénomène de marginalisation. Finalement, nous voulions aussi explorer des applications pour leur faire vivre des réussites en français.

Quelles en ont été les retombées au-delà de ce but initial?

Élaine Camirand : Parce que notre journal se trouve sur le web, nous avons pu le partager à tous les parents de l’école, sur le site de notre commission scolaire et sur plusieurs sites à caractères éducatifs. Nous avons atteint plus de 3 200 lecteurs.

Les retombées sont très positives et notre journal Web connaît un succès énorme. En plus des honneurs que reçoivent les élèves à l’école, nous recevons beaucoup de commentaires élogieux sur Facebook. Les gens nous disent qu’ils apprennent de nouvelles informations à travers les chroniques mais surtout, qu’ils comprennent désormais mieux les troubles d’apprentissage.

Nos élèves sont aujourd’hui plus autonomes. Le choix des articles est plus facile. L’autonomie dans les recherches et la rédaction s’est grandement améliorée. Ils travaillent en équipe. Ils offrent un produit de qualité et ils sont plus confiants.

Pourquoi choisir de faire un journal web plutôt que papier?

Élaine Camirand : L’idée du projet du journal web le Placoteux du grand Sacré-Cœur est venue de l’initiative de l’éducatrice spécialisée de la classe, Mme. Line Camirand. Nous avons premièrement rencontré M. Guy Poulin, conseiller pédagogique au Récit, afin d’identifier la meilleure application pour la conception du journal. Après avoir fait le choix d’une plateforme facile d’utilisation, nous avons discuté du projet avec la classe. La version Web a été privilégiée car nous sommes une École verte Brundtland où l’une des valeurs est l’écologie. Nous voulions sensibiliser les enfants à l’utilisation du papier. Aussi, il était beaucoup plus facile de faire la distribution de notre journal de cette manière et de rejoindre un plus grand nombre de gens.

Parlez-nous de l’implication et de la motivation de vos élèves?

Élaine Camirand : C’est avec grand enthousiasme que les élèves ont accepté de réaliser ce projet sur une base mensuelle. Chaque élève est responsable d’une chronique qu’il choisit en fonction de ses intérêts. De plus, afin de répondre à notre prémisse, dans chacune des parutions, les élèves concernés écrivent un article qui reflète leur vécu avec le trouble d’apprentissage retenu pour le mois. Dans le cas de l’article sur la dysphasie, l’élève a lui-même fait sa démarche auprès de l’orthophoniste qui vient travailler dans notre classe pour réaliser l’entrevue.

Par ailleurs, chaque élève doit faire une recherche sur sa problématique, en décrire les bases scientifiques pour ensuite témoigner de son vécu, en se sentant libre d’exprimer ses forces et ses défis d’apprenant.

Les autres journalistes en herbe doivent faire des démarches pour rédiger leurs articles. Par exemple, une jeune autiste a pris contact avec l’enseignante en éducation physique afin d’écrire une chronique sur le comité sportif de l’école. D’autres ont rencontré des artistes, le coach des Huskies, un humoriste, et j’en passe!

Nous cherchons constamment à nous dépasser en utilisant différentes applications pour épater le public.

Quels ont été les principaux défis rencontrés, et comment les avez-vous relevés?

Élaine Camirand : En tenant compte du fait que nos élèves sont dans une classe en adaptation scolaire et qu’ils ont tous un trouble d’apprentissage, la mise sur pied d’un journal est un défi en soi. Nous avons donc travaillé avec des logiciels d’aide à l’écriture, d’aide à la lecture et différentes applications pour les aider dans leurs tâches. Pour certains élèves en plus grande difficulté, nous avons dû les accompagner de façon plus individuelle. Ainsi, un élève dyspraxique avec un TDAH a réalisé ses articles avec le soutien d’une psychoéducatrice en stage.

Au début, n’étant pas certaines de leur implication étant donné les défis à relever, nous n’avions pas établi le nombre d’édition. Grâce à notre grande popularité sur le web et à la motivation des élèves, nous avons décidé de le réaliser mensuellement. Nous aurons donc des numéros jusqu’en juin 2018. Nous croyons que la motivation des élèves s’est développée car ils ont un pouvoir sur la tâche à effectuer. En effet, ils peuvent choisir des sujets qui les rejoignent et utiliser des logiciels d’aide à l’écriture qui rendent leur tâche plus facile. Finalement, il en résulte un produit final qui est concret, utile et qui répond à une intention clairement établie au départ.

Quels rôles vos élèves sont-ils amenés à jouer? Quelles qualités et compétences développent-ils?

Élaine Camirand : Dès le début de l’aventure en septembre 2017, les élèves ont été mis à contribution pour chacune des étapes. Ils ont choisi le titre, déterminé les catégories d’articles et à chaque mois, ils élaborent le contenu. En classe, nous faisons un brainstorming afin de faire jaillir des idées. Les élèves doivent expliquer pourquoi ils choisissent un sujet et dire comment ils comptent trouver leurs informations.

Avec notre aide, ils doivent prendre rendez-vous avec les personnes visées pour les entrevues, composer et poser les questions. Ainsi, un élève dyslexique a envoyé un courriel au coach des Huskies (équipe de hockey de la ligue junior majeur du Québec), il a composé les questions sur son IPad avec l’application IwordQ et a réalisé l’entretien que j’ai filmé. Nous avons par la suite déposé l’entrevue sur notre plateforme Sway qui supporte le journal. D’autres élèves ont pris rendez-vous avec des enseignantes ou des élèves de l’école pour parler des différents comités. Une jeune fille passionnée par les arts a rencontré une artiste bien établie en région. Tous les dix élèves du groupe prennent les décisions, réalisent et écrivent les articles du journal avec notre aide. Ayant des troubles d’apprentissage connus, ils se servent de logiciels d’aide à l’écriture comme WordQ, Lexibar et IWordQ. De plus, nous avons utilisé différentes applications technologiques comme Powtoon, Evertoon, IBook, et d’autres dans le but de varier les présentations et motiver les enfants.

Le seul sujet imposé est celui du trouble d’apprentissage. Ainsi, à chaque édition mensuelle, nous écrivons un billet pour expliquer un trouble spécifique et explorer les défis qui y sont associés.

À travers ce projet, nos élèves deviennent plus autonomes dans les tâches d’écriture. Ils développent des compétences entrepreneuriales comme la persévérance, le respect des engagements, la recherche d’informations et l’exigence de qualité.

Quelle est la vision d’avenir pour Le Placoteux? Comptez-vous refaire le projet?

Élaine Camirand : La vision d’avenir pour le journal reste encore à définir. Tout dépendra des services offerts aux élèves l’an prochain. Sans soutien d’une éducatrice spécialisée, un projet d’une telle envergure est impossible à envisager pour une enseignante. Lorsque nous ferons notre bilan en fin d’année, nous pourrons prendre une décision pour l’an prochain.

De quoi êtes-vous le plus fière par rapport à ce projet?

Élaine Camirand : Notre projet est novateur pour notre communauté. Jamais une classe en adaptation scolaire de notre région n’avait mis sur pied un journal web traitant des troubles d’apprentissage et de chroniques choisies par les élèves.

Je suis très fière de toutes les étapes nous ayant mené au résultat actuel : nous avons déterminé notre créneau en choisissant de sensibiliser les gens aux troubles d’apprentissage. Nous avons choisi un nom attrayant et ludique. Nous avons rejoint beaucoup de gens grâce au fait que notre journal est publié en ligne.

Je suis également fier de la qualité du contenu de notre projet. Notre journal est original car nous nous sommes entourés de collaborateurs qualifiés pour répondre à nos questions. Nous avons des reportages originaux, informatifs et intéressants. Nous avons respecté notre objectif et vérifié soigneusement nos faits. Nous avons choisi des photos, des illustrations et des applications pour bien illustrer nos articles. Finalement, les jeunes ont fait preuve d’originalité dans le choix de leurs articles.

Avez-vous un conseil à prodiguer à des enseignant-e-s qui aimeraient vivre ce genre d’expérience?

Élaine Camirand : Comme enseignant, si vous désirez commencer un tel projet dans votre milieu, je vous dirais d’abord de bien définir votre but et vos intentions. Par la suite, il faut les partager clairement à vos élèves afin de développer la réciprocité.

Il faut aussi savoir s’entourer de gens compétents comme un bon conseiller pédagogique en informatique! Il faut aussi être prêt à investir beaucoup de temps, d’énergie et de patience! Au final, ça vaut vraiment la peine car ces élèves qui doivent relever de grands défis au quotidien, vivent enfin une réussite incroyable!

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