par Audrey Miller
L’intelligence artificielle (IA) est arrivée dans nos classes comme une « magnifique perturbation ». Loin de n’être qu’un défi technique à surmonter, elle nous offre une occasion unique de repenser nos pratiques et de nous recentrer sur l’essentiel. Pour la professeure Margarida Romero, chercheuse en usages créatifs du numérique à l’Université Côte d’Azur, la question n’est pas de savoir s’il faut interdire ou adopter l’IA, mais de reconnaître qu’elle est un outil dont l’impact dépend fondamentalement d’un facteur humain : la « volonté d’apprendre » de l’élève. Le véritable enjeu n’est donc pas technologique, mais profondément pédagogique.
Cet article propose un cadre pratique et des stratégies concrètes, inspirés des travaux de Mme Romero, pour aider les enseignants à transformer cette perturbation en un levier puissant pour cultiver le désir de l’effort et accompagner les élèves vers un apprentissage plus profond et engagé. Elle a offert une conférence sur le sujet à l’occasion de l’édition 2025 de la Barak@tic. On peut trouver son support visuel ici.
1. Le véritable enjeu : cultiver l’effort d’apprendre à l’ère de l’IA
Plutôt que de se focaliser sur l’outil, la véritable approche stratégique consiste à se concentrer sur l’effort d’apprentissage. L’intelligence artificielle ne crée pas la paresse intellectuelle ; elle ne fait qu’amplifier une dynamique préexistante, enracinée dans la motivation de chaque élève. Le débat n’est donc pas « pour ou contre l’IA », mais bien « comment cultiver la volonté d’apprendre » dans un monde où déléguer l’effort est devenu plus facile que jamais.
La dichotomie fondamentale de l’IA en éducation
L’impact de l’IA se décline selon deux voies radicalement opposées, déterminées par l’intention de l’apprenant :
- Pour l’élève qui a la volonté d’apprendre : L’IA devient un allié exceptionnel. Elle se transforme en un tuteur personnel pour s’exercer, un partenaire de révision pour améliorer ses textes ou un assistant disponible pour poser des questions. Pour les élèves motivés, notamment ceux issus de milieux non favorisés qui n’ont pas accès au tutorat privé, elle représente un formidable outil d’autonomie.
- Pour l’élève qui veut déléguer l’effort : L’IA devient un instrument de contournement. L’objectif n’est plus d’apprendre, mais de compléter la tâche obligatoire le plus efficacement possible. Les élèves développent alors des stratégies sophistiquées pour masquer son utilisation, comme en utilisant des requêtes spécifiques du type : « Fais comme si j’avais 13 ans et que je faisais des fautes d’orthographe ».
Les leçons de l’accès différé à l’IA
Une étude menée par Romero et Urmeneta (2025) dans le cadre du projet AugMENTOR a quantifié l’impact du moment où l’IA est introduite dans une tâche de résolution de problèmes. Les résultats sont éloquents :
- Accès immédiat : conduit à une « décharge cognitive » (cognitive offloading) où les élèves soumettent directement le problème à l’IA, menant à des résultats homogénéisés et peu élaborés.
- Accès différé : le fait de devoir réfléchir d’abord sans l’outil augmente significativement l’effort d’élaboration, favorise l’engagement et mène à des résultats d’une plus grande créativité.
- Absence d’IA : n’est pas une garantie d’effort; certains groupes sans IA ont produit un travail minimal, confirmant que la motivation reste le facteur clé.
Ces résultats prouvent que le simple fait d’autoriser ou d’interdire l’IA est une approche insuffisante. Ils fournissent la justification scientifique de la nécessité d’un cadre pédagogique structuré comme le modèle #PPai6, qui guide les enseignants sur comment et quand intégrer l’IA pour qu’elle serve l’apprentissage au lieu de s’y substituer.

2. Le modèle #PPai6 : un cadre pratique pour des usages créatifs de l’IA
Pour accompagner les enseignants dans cette démarche, le modèle #PPai6 : Usages créatifs de l’IA en éducation offre un cadre « comment faire » concret. Il ne s’agit pas d’une simple classification, mais d’une échelle de progression pensée pour faire évoluer les élèves de consommateurs à co-créateurs. Ce modèle, une évolution du modèle « passif-participatif » (#PP6) permet de concevoir des activités où l’IA sert l’apprentissage et le développement de compétences.
Les six niveaux d’usages créatifs de l’IA
- Consommation passive L’élève consomme du contenu généré par l’IA sans comprendre son fonctionnement. C’est l’usage le plus risqué, car il encourage la décharge cognitive. C’est le niveau à éviter.
- Consommation interactive L’élève interagit avec un système d’IA qui s’adapte à ses actions. Exemple : Utiliser un didacticiel adaptatif comme Adaptiv’Math, qui ajuste la difficulté des exercices en fonction des réponses de l’élève pour le maintenir dans sa zone proximale de développement.
- Création de contenu L’apprenant utilise l’IA pour créer du nouveau contenu, en étant en pleine conscience de sa démarche. Exemple : Demander aux élèves d’utiliser Dall-E pour générer une image illustrant un événement historique. Cette tâche révèle rapidement que sans connaissances disciplinaires solides, l’élève est incapable d’évaluer la pertinence ou les anachronismes de l’image. L’exercice démontre de manière éclatante qu’à l’ère de l’IA, « une tête bien remplie est plus nécessaire que jamais ».
- Cocréation de contenu L’apprenant collabore avec ses pairs et avec l’IA pour produire un travail collectif. Exemple : En équipe, utiliser ChatGPT, Copilot ou Gemini comme un partenaire de remue-méninges (brainstorm) qui peut jouer le rôle d’un « critique » ou d’un expert pour affiner, questionner et bonifier les idées du groupe.
- Cocréation participative de connaissances Les élèves utilisent l’IA comme un assistant pour mener des projets complexes qui impliquent des acteurs au-delà de la classe. Exemple : Organiser un colloque scientifique ou un débat public sur les inégalités technologiques, en utilisant l’IA pour aider à la recherche, à la synthèse d’informations et à la logistique.
- Apprentissage expansif soutenu par l’IA À ce niveau, les élèves utilisent l’IA pour soutenir des interventions qui visent à transformer des situations problématiques réelles. Exemple : Suite à un événement traumatique de noyade dans la famille d’un élève, un groupe conçoit un projet pour entraîner une IA à identifier les mouvements caractéristiques d’une personne en train de se noyer, afin d’améliorer la sécurité des piscines. L’exemple illustre comment la technologie peut servir un projet porteur de sens et ancré dans la communauté.
L’objectif de gravir ces échelons n’est pas seulement technologique. Il vise avant tout à transformer l’interaction avec l’IA en une opportunité de développer des compétences humaines fondamentales.
3. Au-delà de l’outil : forger l’agentivité citoyenne et la pensée critique
Le modèle #PPai6 n’est pas qu’une taxonomie d’usages; il représente le chemin pédagogique – le comment – permettant d’atteindre le développement des compétences du 21e siècle, ou le quoi, synthétisées dans le modèle #5c21. Intégrer l’IA de manière réfléchie devient ainsi une stratégie puissante pour former des citoyens capables de pensée critique et d’agentivité face à un monde de plus en plus automatisé.
Le développement des compétences clés par l’IA
Les usages avancés de l’IA (niveaux 4 à 6 du modèle #PPai6) sont intrinsèquement liés au renforcement des compétences du #5c21 :
- Pensée critique : Face à un outil qui génère des informations plausibles, mais potentiellement fausses, le rôle de l’enseignant devient irremplaçable pour guider les élèves à questionner la source, les biais des données et la validité des résultats.
- Créativité : En passant de la simple génération à la cocréation, l’élève apprend à utiliser l’IA comme un tremplin pour ses propres idées plutôt qu’un substitut à son imagination.
- Résolution de problèmes : L’IA peut être mobilisée pour aborder des problèmes complexes et mal définis, typiques des grands défis sociétaux, en aidant à analyser des données ou à simuler des scénarios.
- Pensée informatique : Pour éviter la décharge cognitive, il est crucial de démystifier l’IA. Les élèves doivent comprendre qu’elle n’est pas « magique », mais qu’elle repose sur des calculs de probabilités effectués à partir de corpus de données massifs et « souvent volées ». Cette compréhension est la base d’un usage éclairé et critique.
Développer l’agentivité citoyenne
Au cœur de cette démarche se trouve le concept d’« agentivité », défini par Morin et al. (2019) comme la « capacité d’agir en fonction de ce qu’un individu valorise ». Former les élèves à utiliser l’IA de manière active et créative, c’est leur donner les moyens de ne pas subir passivement l’automatisation, mais de l’orienter au service de projets qui ont du sens pour eux et pour leur communauté. Il revient donc aux éducateurs de faire des choix pédagogiques conscients qui favorisent ces usages transformateurs.
En somme : Choisir la fontaine plutôt que la pilule
Dans Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry raconte la rencontre du héros avec un marchand de pilules qui apaisent la soif, faisant économiser cinquante-trois minutes par semaine. À la question de savoir ce qu’il ferait de ce temps, le petit prince répond : « si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… ».
Cette métaphore illustre parfaitement le choix qui s’offre à nous. L’intelligence artificielle nous propose une multitude de « pilules » pour économiser l’effort, pour obtenir un résultat sans passer par le processus. Le rôle de l’éducateur, aujourd’hui plus que jamais, est d’aider les élèves à reconnaître la valeur inestimable du cheminement lui-même, de l’effort intellectuel qui construit la connaissance et la compréhension. Notre plus grand enjeu n’est pas de maîtriser une technologie, mais de savoir cultiver et transmettre le désir et la valeur de marcher, patiemment, vers la fontaine du savoir.
Cette conférence a clôturé la Barak@TIC, un festival pédagogique et numérique en ligne organisé par Wallonie-Bruxelles Enseignement (WBE). Il se tient chaque année pour les professionnelles et professionnels de l’éducation francophones et vise à promouvoir l’intégration des outils numériques et des pratiques innovantes en classe à travers une série d’ateliers et conférences.





