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IA générative et paresse cognitive : une peur légitime… mais à éclairer

Une inquiétude tenace gagne les milieux éducatifs : celle de voir s’installer une forme de paresse cognitive chez les élèves qui utilisent l’intelligence artificielle générative. L’outil les rend-il vraiment moins enclins à réfléchir par eux-mêmes? Entre résultats de recherche, mises en garde et pistes d’action, un éclairage s’impose pour dépasser la peur… et mieux outiller les pratiques.
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avec la collaboration de Audrey Miller, L’École branchée

L’arrivée massive des technologies d’intelligence artificielle générative dans tous les pans de la vie numérique suscite avec raison un mélange d’enthousiasme et de préoccupations profondes, particulièrement dans le milieu éducatif. Parmi elles, une inquiétude revient avec insistance : la crainte que ces outils favorisent une forme de paresse cognitive, en réduisant l’effort intellectuel nécessaire pour apprendre, réfléchir et mémoriser.

En déléguant certaines tâches à l’IA, risquons-nous d’affaiblir notre capacité à penser par nous-mêmes? Entre études scientifiques, débats publics et regards pédagogiques, la question mérite un examen.

Ce que disent les sciences cognitives

Dans une chronique récente publiée par Polytechnique Insights, le neuroscientifique Ioan Roxin, professeur émérite à l’Université Marie et Louis Pasteur, met en garde contre un phénomène qu’il qualifie de risque d’atrophie cognitive lié à l’usage intensif de l’IA générative.

L’article cite notamment une étude selon laquelle des utilisateurs épaulés par ChatGPT produisent des écrits plus rapidement, mais avec une réduction significative de 32 % de leur charge cognitive pertinente, soit l’effort mental réellement mobilisé pour transformer l’information en connaissance durable. Plus frappant encore : 83 % des participants ne parvenaient pas à se souvenir d’un passage qu’ils venaient pourtant d’écrire lorsqu’ils s’étaient fait aider par l’outil.

Ces constats soulèvent une question fondamentale :  l’IA remplace-t-elle la pensée, ou transforme-t-elle notre manière d’apprendre?

Pour certains décideurs et enseignants, le constat peut sembler alarmant. En offrant des réponses instantanées, l’IA pourrait encourager les élèves à déléguer trop rapidement l’effort mental, au détriment de l’engagement cognitif pourtant essentiel au développement de compétences complexes.

Une inquiétude bien réelle… et documentée

Ces préoccupations ne relèvent pas que de l’intuition. Une étude récente menée par Michael Gerlich, publiée en 2025 dans la revue Societies, met en lumière une corrélation négative significative entre l’usage fréquent d’outils d’IA et les capacités de pensée critique. Cet effet est largement médié par le phénomène de cognitive offloading — le déchargement cognitif.

Menée auprès de 666 participants de profils variés, la recherche montre que les personnes utilisant intensivement l’IA tendent à déléguer davantage des tâches cognitives clés (analyse, mémorisation, évaluation), ce qui est associé à des scores plus faibles en pensée critique. Les jeunes adultes (17-25 ans) et les personnes moins scolarisées apparaissent particulièrement vulnérables.

Corrélation n’est pas causalité

Ces résultats, largement relayés et débattus, appellent toutefois à la prudence. Plusieurs chercheurs rappellent un point méthodologique essentiel : l’étude établit une corrélation, non une causalité. Il est donc impossible d’affirmer que l’IA cause une baisse de la pensée critique.

L’hypothèse inverse est tout aussi plausible : des personnes déjà moins enclines à l’effort cognitif pourraient recourir à l’IA comme raccourci. Cette distinction est cruciale pour éviter les raccourcis technophobes.

L’enjeu n’est donc pas de désigner l’IA comme coupable, mais bien de comprendre comment, pourquoi et dans quelles conditions elle est utilisée.

De la peur à l’action : l’éclairage de Margarida Romero

C’est précisément ce que propose Margarida Romero, professeure et chercheuse en usages créatifs du numérique à l’Université Côte d’Azur. Plutôt que d’alimenter la crainte d’une « paresse cognitive » généralisée, elle invite le milieu éducatif à poser un regard plus fin sur ce qui se joue réellement dans les usages de l’IA par les élèves.

Selon ses travaux, le véritable enjeu n’est pas l’outil en lui-même, mais l’intention pédagogique et la posture de l’apprenant. L’IA ne rend pas les élèves passifs par nature ; elle peut au contraire révéler ou amplifier des postures déjà présentes face à l’apprentissage.

Elle distingue ainsi deux dynamiques fondamentales :

  • L’IA comme soutien à la volonté d’apprendre, lorsqu’elle est mobilisée pour explorer, expérimenter, créer, améliorer ou approfondir une réflexion ;
  • L’IA comme délégation excessive de l’effort, lorsqu’elle devient un raccourci pour éviter la recherche, l’analyse ou la résolution de problèmes.

Autrement dit, l’IA agit comme un amplificateur de posture : elle peut renforcer la curiosité et l’engagement… ou favoriser l’évitement cognitif en l’absence de cadre clair.

Cette lecture rejoint d’ailleurs celle de Natasha Nobben (Université du Luxembourg), dont le modèle MINE rappelle que l’impact réel d’un outil numérique résulte toujours de l’interaction entre l’outil, l’usage et l’environnement humain. Toute mesure universelle ou décontextualisée reste donc incomplète.

Structurer l’usage de l’IA pour soutenir l’engagement cognitif

Dans la lignée de cette approche, Margarida Romero propose un modèle permettant de passer d’usages passifs à des usages cognitivement engageants de l’IA. Ce continuum va de la simple consommation de contenus générés par l’outil à des formes de cocréation, de résolution de problèmes et d’apprentissage expansif, où l’élève demeure pleinement acteur de ses apprentissages.

Plus l’enseignant amène l’élève à :

  • formuler des intentions claires;
  • analyser les réponses de l’IA;
  • comparer, ajuster, critiquer et améliorer les productions;
  • ancrer l’outil dans des projets signifiants;

…plus l’IA devient un levier de développement de compétences cognitives élevées, plutôt qu’un substitut à l’effort intellectuel.

Les travaux de Gerlich convergent d’ailleurs dans ce sens : un niveau de scolarité plus élevé et des activités favorisant la réflexion profonde atténuent nettement les effets négatifs observés.

Pistes d’action concrètes pour les enseignants

Loin d’être un simple outil, l’IA constitue une magnifique perturbation qui nous oblige à repenser ce que signifie apprendre à l’ère des réponses instantanées. Plutôt que de craindre la paresse cognitive, plusieurs stratégies pédagogiques peuvent transformer l’IA en alliée :

Introduire l’IA au bon moment
Inviter d’abord les élèves à réfléchir par eux-mêmes avant d’utiliser l’IA pour structurer, enrichir ou approfondir leurs idées.

Structurer les usages selon une progression pédagogique
S’appuyer sur des cadres comme le modèle #PPai6, qui permet de faire évoluer les élèves de consommateurs passifs à des utilisateurs actifs et créatifs.

Faire de l’IA un partenaire de pensée
Concevoir des tâches où l’IA aide à générer des idées, à critiquer des hypothèses ou à tester des solutions, sans se substituer au raisonnement humain.

Cultiver la pensée critique et la littératie numérique
Encourager explicitement la vérification des sources, l’identification des biais et la comparaison de solutions.

Valoriser le processus autant que le résultat
Rappeler que la richesse de l’apprentissage réside dans le cheminement intellectuel, l’effort, la persévérance et la capacité à résoudre des problèmes.

Vers un usage réfléchi de la technologie

En fin de compte, l’enjeu n’est pas de freiner l’IA, mais de réaffirmer la valeur de l’effort intellectuel à l’ère des réponses instantanées. Former des apprenants capables de penser avec l’IA implique de développer des compétences humaines essentielles : pensée critique, créativité, autonomie intellectuelle, sens éthique et plaisir d’apprendre.

Comme le suggèrent autant la recherche scientifique que les pratiques éducatives émergentes, l’IA peut devenir un allié puissant si elle est intégrée dans une démarche pédagogique réfléchie, progressive et stimulante.

Plutôt que de redouter la paresse cognitive, faisons de l’école un espace où la technologie enrichit l’apprentissage… sans jamais en court-circuiter le sens.

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