par Dominique Steffens et Joséphine Rousseau, conseillers technopédagogiques
Wallonie-Bruxelles Enseignement
À l’édition 2025 de la Barak@TIC, la question n’était pas de savoir si les écrans influencent nos vies, mais comment ils redessinent en profondeur notre capacité à apprendre, à nous concentrer et à effectuer des choix. Invité à éclairer ces enjeux, Charles Bourgeois, vice-président du Centre pour l’intelligence émotionnelle en ligne (CIEL), a livré une conférence aussi rigoureuse qu’inquiétante : à l’ère des algorithmes, notre attention est devenue un territoire convoité.
Le bien-être numérique, condition de l’apprentissage
Pour Charles Bourgeois, le bien-être numérique ne se résume pas à une question de temps d’écran. Il s’agit de s’assurer que les technologies n’ont pas d’impact négatif sur les plans psychologique, physique ou social, afin de permettre des apprentissages durables. Or, la ressource clé de tout apprentissage, l’attention, est aujourd’hui sous pression constante.
Dans un environnement de sollicitation permanente, l’attention est fragmentée, divisée, instable. Cette dispersion augmente l’effort cognitif nécessaire pour comprendre et mémoriser, fragilisant la concentration indispensable à tout travail intellectuel en profondeur.
Quand les algorithmes anticipent nos désirs
L’un des constats centraux de la conférence tient en une nuance décisive : les algorithmes ne se contentent plus de répondre à nos besoins, ils les anticipent. En analysant nos clics, nos pauses, nos habitudes de consultation, les plateformes construisent des flux personnalisés capables de capter notre attention avant même que nous ayons formulé une intention.
Ce glissement transforme l’usage numérique : on passe d’une recherche volontaire (« je veux trouver quelque chose ») à un défilement subi (« je reçois sans demander »). Pour les jeunes, dont les fonctions d’inhibition sont encore en développement, cette mécanique favorise l’impulsivité face aux notifications et aux récompenses immédiates.
Hédonique contre eudémonique : un équilibre rompu
Pour comprendre cette tension, Charles Bourgeois distingue deux formes de bien-être :
- Le bien-être hédonique, lié au plaisir immédiat, aux likes, aux notifications et à la gratification instantanée.
- Le bien-être eudémonique, ancré dans l’accomplissement à long terme : réussir un examen, mener un projet, développer une compétence.
Les environnements numériques actuels favorisent massivement le premier au détriment du second. L’enjeu n’est donc pas de supprimer le plaisir, mais de rétablir un équilibre, en passant d’un usage compulsif des écrans à un usage intentionnel et conscient.
Le téléphone distrait… même éteint
Parmi les révélations les plus marquantes de la conférence, une vérité contre-intuitive frappe/étonne : un téléphone visible suffit à diminuer les capacités cognitives, même s’il est éteint et retourné. Sa simple présence impose au cerveau un effort d’inhibition permanent — résister à l’envie de vérifier ce que l’on pourrait manquer.
Cette « charge mentale numérique » grignote les ressources attentionnelles disponibles pour la tâche principale. La recommandation est claire : pour se concentrer réellement, il ne suffit pas de couper le son. Il faut soustraire l’appareil au champ de vision, voire le laisser dans une autre pièce.
La solution n’est pas la volonté, mais la compréhension
Face à des systèmes conçus pour capter l’attention, invoquer la seule force de volonté relève de l’illusion. Charles Bourgeois insiste : l’autorégulation sans compréhension est insuffisante. La clé réside dans l’éducation et la métacognition.
Ce dernier nous donne plusieurs pistes concrètes :
- Planifier plutôt que résister : décider à l’avance de moments sans téléphone est plus efficace que lutter en temps réel contre la tentation.
- S’appuyer sur des outils : des applications comme Stay Focus ou Forest permettent de bloquer ou de ritualiser l’usage tout en amenant un côté un peu ludique.
- Ouvrir le dialogue : éviter toute posture moralisatrice. Les adultes doivent reconnaître leurs propres difficultés, car ils sont observés et imités.
- Développer la littératie algorithmique : comprendre qu’un algorithme reçoit des données (input), applique des règles ou des calculs, puis produit un résultat (output). C’est aussi savoir qu’il est conçu par des humains et qu’il n’est jamais totalement neutre, car ses choix de fonctionnement peuvent influencer le résultat.
« Le savoir, c’est le pouvoir » : comprendre et démystifier la technique permet de ne plus subir l’algorithme comme une fatalité, mais d’en faire un objet que l’on peut analyser, questionner et critiquer.
Cultiver son attention comme un jardin
En conclusion, Charles Bourgeois propose une métaphore parlante : notre attention est un jardin. Si nous laissons les algorithmes y semer librement des graines de distraction — le plaisir immédiat —, les plantes plus lentes à pousser, celles de nos projets et apprentissages à long terme, risquent d’être étouffées.
Le bien-être numérique n’est donc pas un combat individuel, mais un défi collectif. Parents, enseignants, citoyens : nous sommes tous des apprenants à l’ère numérique. Reprendre la main sur notre attention commence par une prise de conscience lucide.
La question demeure, ouverte et volontairement provocatrice : quelle relation intentionnelle voulons-nous vraiment construire avec nos écrans?






