Par Fabrice Tesan
Professeur d’arabe en collège, La Réunion
Auteur de Profetia
Dans une école où l’hétérogénéité devient la norme, différencier est indispensable… mais peut vite devenir intenable si chaque élève se transforme en « projet » distinct. L’intelligence artificielle peut alors jouer un rôle utile, à condition d’être placée au bon endroit : en soutien de la préparation, pas en pilotage de la décision pédagogique. L’enjeu n’est pas d’individualiser à tout prix, mais de personnaliser sans fragmenter, en maintenant un cadre commun.
Différencier, oui. S’épuiser, non
La différenciation se heurte souvent à une contradiction : vouloir être juste pour chacun, sans se morceler soi-même. Or, quand chaque adaptation s’ajoute à une pile déjà trop lourde (gestion de classe, évaluations, relations, tâches invisibles), la différenciation peut devenir une source directe de surcharge cognitive.
L’IA n’a d’intérêt que si elle réduit le coût de préparation de certains ajustements récurrents (variantes de supports, reformulations, déclinaisons de tâches), afin que l’enseignant retrouve du temps et de la disponibilité pour ce que la machine ne sait pas faire : observer, relier, ajuster la relation humaine, tenir le collectif.
Personnalisation ou individualisation : une différence décisive
Le mot « différenciation » recouvre deux dynamiques très différentes.
- L’individualisation peut conduire à multiplier les parcours au point d’isoler : chacun avance sur « sa piste », le collectif se délite, les repères communs disparaissent, et l’enseignant se transforme en gestionnaire d’itinéraires parallèles.
- La personnalisation, telle que pensée par pensée par Sylvain Connac, consiste à reconnaître la personne dans un cadre commun : mêmes objectifs structurants, mêmes exigences de fond, mais des points d’entrée, des appuis et des formes de soutien variés.
Autrement dit : la différenciation tient quand elle relie. Elle s’effondre quand elle fragmente. L’IA peut aider à rester du bon côté de cette frontière : non pas en produisant un sur-mesure permanent, mais en facilitant des ajustements ciblés, compatibles avec une organisation de classe réaliste.
L’IA comme assistant de préparation
L’intelligence artificielle, bien utilisée, permet d’agir à quatre niveaux-clés de la pédagogie. À chaque fois, elle soulage l’enseignant, allège la charge de préparation, et lui fait gagner un temps précieux. L’IA peut faciliter le travail sur quatre variables classiques de la différenciation.
1. Les contenus (ce que l’élève travaille)
L’IA peut aider à ajuster l’accessibilité d’un support ou la complexité d’un document, tout en conservant les idées essentielles. L’enseignant garde la maîtrise du cap : ce qui doit être appris, ce qui est non négociable, ce qui relève d’un étayage temporaire.
2. Les structures (le cadre d’organisation)
L’IA peut soutenir la planification d’une organisation plus souple : rythmes, étalement, jalons, modalités de regroupement, articulation entre temps guidés et temps autonomes. Elle est utile pour penser la logistique, mais l’enseignant reste garant de l’équité et de la cohérence collective.
3. Les processus (la manière d’entrer dans l’apprentissage)
Certains élèves ont besoin de plus d’explicitation, d’autres de médiations différentes. L’IA peut aider à varier les formes de guidage (clarification, découpage d’étapes, reformulations), à condition de ne pas réduire l’apprentissage à une succession de micro-tâches « faciles ». Elle doit soutenir l’accès à la complexité, pas l’évacuer.
4. Les productions (comment l’élève montre ce qu’il a compris) L’IA peut faciliter la diversification des restitutions et la préparation de critères plus lisibles, sans multiplier des dispositifs ingérables. L’enseignant reste garant du sens de la tâche et des exigences d’évaluation : varier les formes ne doit pas brouiller l’objectif.
Point central : l’IA ne doit pas définir les besoins à la place de l’enseignant, ni décider des adaptations. Elle propose ; l’enseignant arbitre. Une différenciation assistée par IA n’a de sens que si elle renforce le discernement professionnel, au lieu de le contourner. Pour garder un cadre exigeant et praticable, on peut s’appuyer sur l’actualisation des variables de la différenciation proposée par Bruno Robbes (PDF), publiée sur le site de Philippe Meirieu.
Cinq garde-fous pour éviter les dérives
Une différenciation assistée par IA peut améliorer l’équité… ou l’aggraver. Quelques garde-fous simples permettent de rester du bon côté.
1. Cibler les écarts significatifs
Différencier partout est une machine infernale. L’IA doit servir là où l’écart bloque réellement l’apprentissage (barrière linguistique, obstacle conceptuel, rupture d’autonomie), pas alimenter une sur-adaptation permanente.
2. Préserver les tâches complexes
La différenciation ne doit pas devenir une baisse continue d’exigence. Les tâches qui demandent interprétation, jugement, transfert, restent centrales. L’IA peut alléger l’entrée dans la tâche (clarté, supports), mais ne doit pas neutraliser l’effort et la richesse de la situation.
3. Refuser l’assignation algorithmique
Les parcours « personnalisés » basés sur des traces de performance peuvent figer les élèves dans des étiquettes (faible = simple ; autonome = seul). Personnaliser n’est pas assigner : l’élève doit pouvoir choisir, essayer, se tromper, se réorienter.
4. Maintenir les dynamiques coopératives
Différencier ne signifie pas isoler. L’objectif est de permettre à chacun de contribuer au collectif. L’IA ne doit jamais abolir l’entraide, la discussion, le tutorat, la confrontation des points de vue.
5. Rester sobre et mutualisable
Le risque est de remplacer une surcharge par une autre (outils, réglages, nouveautés). Mieux vaut quelques usages maîtrisés de l’IA, transmissibles, documentés et mutualisés, plutôt qu’une accumulation d’options.
Une posture : de l’homme-orchestre au chef d’orchestre
On a longtemps attendu de l’enseignant qu’il soit capable d’ajuster tout, pour tous, tout le temps : une posture héroïque… souvent insoutenable. L’IA peut servir de levier pour un déplacement plus sain : passer de l’homme-orchestre au chef d’orchestre.
Le chef d’orchestre n’exécute pas chaque partie : il maintient l’harmonie, règle les équilibres, relie les singularités à un cadre commun. Si l’IA déleste une partie du travail répétitif de préparation, l’enseignant peut se recentrer sur ce qui fait la différence : la présence, la relation, l’attention aux signaux faibles, la cohérence du collectif.
À retenir
- L’IA est utile en amont, pour alléger la préparation des variantes et des ajustements.
- Différencier avec l’IA n’a de sens que dans une logique de personnalisation reliée, pas d’individualisation fragmentante.
- L’enseignant reste le décideur : l’IA propose, il arbitre.
- Les garde-fous (sobriété, non-assignation, maintien du collectif) sont indispensables pour éviter les effets pervers.
Pour consulter la version originale de l’article et les ressources associées, rendez-vous sur Profetia.fr.






