L’une des fondatrices du CRÉII, Julienne Djuikam, ancienne enseignante, mère et elle-même immigrante, est partie d’un constat simple : la langue française et la construction identitaire ne devraient jamais être un frein à la réussite.
« Il ne faudrait pas que le manque de connaissance du français devienne la cause de l’échec d’un enfant. Les jeunes peuvent être bons dans certaines matières, mais quand ils arrivent au Québec et qu’ils ne connaissent pas le français, ils peuvent être limités dans leurs apprentissages », résume-t-elle.
Un besoin né du terrain
En classe comme dans sa communauté, la cofondatrice voyait des parents démunis devant le système scolaire, des élèves en classe d’accueil dont l’apprentissage du français s’étirait dans le temps, et des malentendus dans la relation école–famille.
Accompagnée de deux autres enseignants, Jérôme Dieumen et Dorline Kouatchou, elle crée alors le CRÉII et intègre un parcours d’incubation en économie sociale à Laval. L’analyse de l’écosystème local confirme son intuition : l’enjeu de l’apprentissage de la langue française et de l’identité des jeunes immigrants est réel, mais peu pris en charge. Le centre ouvre ses portes à Laval et rejoint aujourd’hui une centaine de jeunes par année sur place, et plus du double si l’on compte les activités offertes dans d’autres régions.
Le modèle repose sur une petite équipe, des contractuels qualifiés (notamment pour le soutien linguistique) et de nombreux bénévoles, ainsi que sur des partenariats avec des ministères et des organismes communautaires.


Construire une identité plurielle
Premier axe central du CRÉII : la construction identitaire.
Les ateliers proposés invitent les jeunes à réfléchir à ce qu’ils transportent de leur pays d’origine (valeurs, langue, références culturelles) et à ce qu’ils découvrent de la société d’accueil. L’objectif n’est pas de remplacer une identité par une autre, mais de reconnaître la richesse des appartenances multiples.
« On parle du Québec francophone, de ses valeurs, de ses débats, de la place du français en Amérique du Nord. Les jeunes sont amenés à voir qu’ils peuvent “ajouter” une identité québécoise et francophone à celles qu’ils possèdent déjà, et devenir à leur tour des ambassadeurs de cette culture dans leurs familles et leurs communautés », explique Julienne.
Rendre l’apprentissage du français plus léger
Le deuxième pilier du CRÉII touche à la maîtrise et la valorisation de la langue française.
Le centre offre :
- aide aux devoirs pour les 5–12 ans;
- soutien linguistique ciblé pour les jeunes qui arrivent sans connaissance du français;
- camps d’été et de relâche, entièrement gratuits;
- ateliers ludiques pour pratiquer la langue hors du cadre scolaire.
« L’idée est de raccourcir le temps d’apprentissage du français et d’en faire une expérience positive. Plus l’entrée dans la langue est fluide, moins elle devient un fardeau qui pèse sur l’estime de soi, la persévérance scolaire et la réussite dans toutes les matières », soutient la fondatrice.
Le CRÉII sert aussi d’appui aux familles dont les parents apprennent eux-mêmes le français et ne peuvent accompagner les devoirs. Les écoles de Laval, mais aussi d’autres régions, réfèrent régulièrement des élèves à l’organisme.
Les algorithmes et les bulles de filtres : quand le numérique façonne la perception du Québec
C’est dans la continuité de ces ateliers identitaires qu’est né le projet « Les algorithmes et les bulles de filtres », présenté dans le cadre du Mois du numérique jeunesse du Printemps numérique.

En discutant avec les adolescents, l’équipe constate que leur vision du Québec est fortement influencée par ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux : contenus dans d’autres langues que le français, vidéos recommandées en boucle, médias de leurs pays d’origine, discours parfois polarisés sur la laïcité, les droits des femmes ou les relations hommes-femmes.
Le CRÉII décide alors de travailler explicitement sur :
- le fonctionnement des algorithmes de recommandation;
- la notion de bulle de filtres;
- l’impact de la langue utilisée pour faire une recherche (qui oriente vers des contenus locaux… ou non);
- la différence entre perception en ligne et réalité de la société d’accueil.
Les ateliers se déroulent en plusieurs étapes. Les jeunes discutent d’abord de valeurs et d’enjeux de société, puis vont animer des débats auprès des plus petits du camp d’été. En comparant les réponses d’enfants arrivés récemment, de jeunes nés ici ou présents depuis longtemps, ils observent eux-mêmes à quel point les opinions sont façonnées par ce que l’on voit et entend en ligne ou dans les médias communautaires.
De retour en groupe, ils analysent ces écarts de représentation, s’interrogent sur la fiabilité des informations, sur la nécessité de diversifier les sources et d’aller chercher des points de vue locaux. La prochaine étape, que le CRÉII souhaite développer, sera de les amener à créer leurs propres contenus pour enrichir l’espace numérique de regards informés et nuancés.
En octobre 2025, le projet « Les algorithmes et les bulles de filtres » a d’ailleurs remporté le prix en littératie numérique dans le cadre des MTL Tech Award du Printemps numérique.
Un organisme petit, mais essentiel
Sans financement récurrent à la mission, le CRÉII avance projet par projet, soutenu par la reconnaissance des familles, des écoles et des jeunes eux-mêmes, et par le travail d’un conseil d’administration engagé, mené par le président Albert Tatchemo Kamegne.
Si l’organisme persiste malgré les défis, c’est, selon sa fondatrice, grâce aux retours reçus : des élèves qui gagnent en confiance, des parents qui remercient de voir leur enfant progresser, des écoles qui trouvent enfin un partenaire pour soutenir leurs élèves nouvellement arrivés.
En misant autant sur l’identité que sur la langue et en ouvrant aussi le chantier du numérique, le CRÉII rappelle une chose simple : pour que les jeunes issus de l’immigration puissent se projeter dans l’avenir, il faut d’abord leur donner les moyens de se sentir à leur place, en français, ici.









