Le terme influenceur peut avoir une connotation négative. Pourtant, des enseignants choisissent d’afficher fièrement et positivement sur les réseaux leur passion pour un métier qu’ils adorent. Ce dossier se veut une incursion dans ce monde des enseignants-influenceurs!

Par Gabriel Dumouchel, Ph. D., chargé de cours UQAC et UQO

Un dossier conjoint de Carrefour éducation et L’École branchée

À l’automne 2018, alors que je formais de futurs enseignants à l’utilisation des technologies éducatives à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), j’ai constaté que plusieurs d’entre eux connaissaient et suivaient déjà des enseignants québécois qui publient du contenu éducatif sur les médias sociaux. Par le biais de vidéos, de photos et de textes partagés régulièrement via leurs comptes YouTube, Facebook, Instagram et autres, ces enseignants tels que Marydotcom, Jonathan Le Prof, Trois filles et l’enseignement autrement et Valérie Cadieux ont choisi d’ouvrir une fenêtre numérique et interactive sur leur métier.

J’étais très heureux de faire ce constat en tant que chargé de cours, car cela démontre selon moi que ces futurs professionnels de l’enseignement s’intéressent à leur métier de manière continue et surtout informelle. Ils m’ont même permis de connaître des enseignants dont je n’avais jamais entendu parler, mais qui avaient déjà des milliers d’abonnés dans les médias sociaux.

En « suivant » ces derniers, les futurs enseignants n’attendent pas d’être en stage ou de faire de la suppléance pour avoir une meilleure idée de ce qui les attend sur le terrain. De plus, et c’est un aspect primordial à souligner, ils tendent l’oreille aux conseils et réflexions d’enseignants qui ont choisi d’afficher fièrement, authentiquement et positivement leur passion pour un métier qu’ils adorent. Dans un contexte où l’éducation fait surtout les manchettes pour des problèmes ou des scandales, ça fait du bien d’apercevoir le soleil à travers les nuages.

Table des matières du dossier

  • Une pratique professionnelle émergente à définir
  • Quelques raisons de vouloir être enseignant-influenceur
    • Pour collaborer entre professeurs
    • Pour militer
    • Pour divertir
    • Pour valoriser sa profession
    • Pour favoriser le recrutement
    • Pour faire progresser le métier
    • Pour répondre aux critiques
    • Pour expliquer comment faire sur le terrain
    • Pour favoriser le bien-être des enseignants
    • Pour avoir du plaisir
    • Pour l’entrepreneuriat
  • Entre approbation, indifférence et critique : trouver sa juste place
  • Références

Une pratique professionnelle émergente à définir

Le terme « influenceur » peut avoir une connotation négative, notamment en lien avec le narcissisme, la promotion plus ou moins transparente de produits et de services ainsi que la vacuité des contenus partagés dont font preuve bon nombre d’influenceurs qui n’œuvrent pas en éducation. Ils seront nommés ici « enseignants-influenceurs » car on perçoit dans leurs actions des pratiques s’inscrivant en partie dans le courant des influenceurs, mais à des fins professionnelles. C’est pourquoi nous pouvons aussi nous tourner vers d’autres termes, comme « enseignant phare », conseillé sur Twitter par Benoît Marcheterre (@B3NMA), ou encore le jeu de mots « influenseignant », suggéré par Joëlle Fortin, Sarah-Ann Gaudreault, Audrey-Maude Lavoie, Jessica Michaud et Vanessa Ward, de futures enseignantes de l’UQAC que j’ai formées à l’hiver 2019. Ceci dit, le but de ce dossier est plutôt de contribuer à l’identification de ces pratiques professionnelles émergentes afin de guider la réflexion et les actions à leur endroit.

Par ailleurs, agir en tant qu’enseignant-influenceur représente une occasion intéressante pour diverses raisons qui seront exposées plus loin à titre de liste non exhaustive et en cours d’élaboration. Prenez note que ces exemples proviennent principalement de vidéos diffusées par des enseignants-influenceurs sur YouTube; d’autres exemples tout aussi pertinents peuvent être trouvés sur Instagram, Twitter, Facebook, etc. De plus, si vous vous considérez comme un enseignant-influenceur et que vous n’êtes pas cité pas en exemple, c’est simplement parce que ce texte se concentre plus particulièrement sur quelques personnes.

Pour bonifier la liste, nous invitons tous les professionnels de l’enseignement (actuels, futurs et retraités) à contribuer, car il est certain que des enseignants-influenceurs peuvent provenir de ces trois segments de la profession.


Quelques raisons de vouloir être enseignant-influenceur

Pour collaborer entre professionnels de l’éducation

Plusieurs enseignants-influenceurs partagent des idées d’activités, du matériel pédagogique et des conseils professionnels sur les médias sociaux. 

Par exemple :

Ces enseignants aident ainsi leurs collègues dans leur développement professionnel continu. C’est une approche complémentaire aux journées pédagogiques, aux colloques, aux ateliers, aux webinaires, etc. Il est particulièrement sain que l’enseignant-influenceur souligne souvent l’importance d’adapter ce qu’il propose à la réalité de chaque milieu. L’arrogance éducative n’est donc pas une caractéristique des enseignants-influenceurs québécois qui ont été observés dans le cadre de ce dossier. En effet, ils expliquent avec humilité et enthousiasme ce qu’ils font en classe, tout en notant les avantages et les défis rencontrés.

Parallèlement, on note aussi une tendance à la collaboration entre certains enseignants-influenceurs qui s’invitent dans leurs capsules vidéo pour présenter du contenu ensemble ou commenter publiquement les productions de chacun. C’est le cas, par exemple, dans cette capsule de Marydotcom et de Trois filles et l’enseignement autrement.

Enfin, certains participent à une réflexion collective sur des problématiques rencontrées par plusieurs enseignants, comme l’a fait Pierre Gagnon avec sa baladodiffusion sur la question des enfants qui partent en voyage en pleine période scolaire et la gestion des demandes des parents que cela entraîne.

Pour militer

Jonathan Le Prof représente un bon exemple de l’approche militante (ou engagée) à des fins éducatives. Il partage régulièrement des informations sur la protection de l’environnement et invite ses (nombreux!) abonnés à améliorer leurs habitudes de consommation ou à poser des gestes concrets. Pareille approche pourrait être utilisée pour parler de la santé des élèves, notamment pour contrer les problèmes liés à l’obésité. Dans ce cas, des enseignants-influenceurs en éducation physique et à la santé seraient bien placés pour encourager les élèves à se tenir en forme.

Pour divertir

Bien que les humoristes québécois utilisent souvent des anecdotes tirées de l’éducation pour faire rire leur public, il reste que la grande majorité d’entre eux n’a jamais œuvré dans ce milieu. Ce sont principalement des réflexions humoristiques élaborées selon un point de vue d’apprenant, datant souvent de leurs propres années d’études. De même, certains élèves youtubeurs présentent aussi un humour au sujet de l’éducation, mais encore du point de vue des apprenants. Il serait donc complémentaire que des enseignants-influenceurs se permettent de divertir le public tout en restant dans les frontières du bon goût et de l’éthique professionnelle.

C’est un peu ce qu’a fait Jonathan Le Prof avec ses sketchs produits en collaboration avec ses élèves et sa participation en tant qu’humoriste au gala extérieur « La Pédago », durant la dernière édition du Festival Juste pour rire en juillet 2019. De leur côté, Trois filles et l’enseignement autrement utilisent souvent l’humour dans leurs vidéos et ont même produit des bloopers. Pour leur part, certaines écoles québécoises, comme le Collège Citoyen, le Collège Esther-Blondin et le Collège Sainte-Anne ont diffusé des sketchs de « jokes de profs », inspirés des populaires « jokes de papas », où elles font participer leurs enseignants. Bref, il existe un espace pour que des enseignants-influenceurs deviennent des « édumoristes ».

Pour valoriser sa profession

La profession enseignante fait trop souvent les manchettes pour des raisons négatives. En effet, les réussites et la routine scolaires n’offrent pas autant d’attraits pour les médias ni pour la population en général. Il importe donc que des enseignants-influenceurs expliquent clairement leur réalité professionnelle face aux mythes scolaires, par exemple en rétablissant les faits à l’égard des vacances d’été et des journées pédagogiques, ce qu’ont justement fait avec humour Trois filles et l’enseignement autrement. Il importe aussi de ne pas attendre que les médias traditionnels viennent consulter les enseignants pour souligner leurs bons coups. Vaut mieux être proactif, comme Marydotcom et Trois filles et l’enseignement autrement l’ont fait ensemble dans leur vidéo Nos fiertés de prof.

Source : GIPHY

Pour favoriser le recrutement de nouveaux enseignants ou de suppléants

Alors que le Québec traverse une pénurie d’enseignants, plusieurs commissions scolaires se tournent vers la suppléance pour colmater les brèches. Certaines personnes engagées pour cela n’ont pas de formation en enseignement. Voilà donc une occasion pour des enseignants-influenceurs de leur expliquer comment ils doivent se préparer pour faire de la suppléance. 

On retrouve justement plusieurs vidéos à ce sujet :

Les commissions scolaires pourraient utiliser de telles vidéos pour accompagner l’affichage de suppléances sur leur site Web. C’est beaucoup plus concret qu’un texte qui explique à quoi s’attendre. C’est aussi utile pour préparer les futurs enseignants.

Pour faire progresser le métier d’enseignant

Oui, nous sommes au 21e siècle, mais des enseignants font encore face à des comportements inacceptables de la part de certains de leurs collègues (par exemple, le racisme, le sexisme, l’intimidation, etc.). En plus de continuer à dénoncer ces situations, on peut envisager de la sensibilisation de manière complémentaire par des enseignants-influenceurs. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Jay Belzile avec sa vidéo « Être un enseignant LGBT ». Dans celle-ci, il a eu le courage d’expliquer dans ses mots et avec émotion sa réalité professionnelle. Bien que les vidéos de professionnels en détresse (de tous secteurs) diffusées sur les médias sociaux puissent jouer un rôle afin de faire bouger des choses, il faut aussi des vidéos où des professionnels de l’enseignement décrivent les mécanismes de leur résilience pour aider ceux qui vivent la même chose, tout en faisant de la sensibilisation pour améliorer la situation.

Pour répondre aux critiques médiatisées

Bien que les professionnels de l’enseignement obtiennent de plus en plus la possibilité de prendre la parole dans les médias traditionnels (voir par exemple Le blogue des profs du Journal de Montréal), de nombreux éditorialistes et chroniqueurs – qui n’ont jamais œuvré en enseignement – cassent du sucre sur le dos des professionnels de l’éducation jusqu’à en faire du diabète! Être « gérant d’estrade » de l’éducation est très rentable puisqu’une seule chronique négative permet de produire une multitude de lettres d’opinion ou de commentaires sur les médias sociaux. Après tout, en plus d’informer, ces médias veulent aussi interpeller et faire réagir afin d’augmenter leur visibilité.

Quoi qu’il en soit, des enseignants-influenceurs peuvent dépasser la simple lettre aux journaux ou le commentaire écrit sous une chronique en dialoguant directement avec les auteurs. Car commenter n’est pas dialoguer. Ajouter une émoticône fâchée ou outrée n’est pas dialoguer. Partager à d’autres n’est pas dialoguer. Dialoguer, c’est par exemple ce qu’a fait l’enseignant Pierre-Olivier Cloutier (EdCafé) en discutant en direct avec le chroniqueur d’une émission de QUB radio.

Bref, pour être plus efficace, le point de vue des enseignants doit être le fruit d’un dialogue avec les médias, et non se cantonner à une réaction indirecte. Parallèlement, il faut prendre conscience que ce dialogue doit être établi rapidement, car le chroniqueur ou l’éditorialiste ne demeurera pas longtemps concentré sur son opinion médiatisée. Son métier lui impose d’émettre de nouvelles opinions rapidement et l’éducation ne représente qu’un sujet parmi d’autres. Tout ceci revient aussi à faire en sorte que les enseignants vivent « l’éducation aux médias » pour mieux l’enseigner à leurs élèves.

Pour expliquer comment ça fonctionne sur le terrain

Bon nombre de vidéos ou d’images diffusées par des enseignants-influenceurs présentent leur classe et leurs élèves (quand ils en ont la permission). On peut alors voir la disposition des bureaux, le type de cahiers employés, l’utilisation des murs à des fins d’affichage, l’emplacement des outils technologiques, etc. En somme, ils décrivent et expliquent comment ils organisent l’espace, l’enseignement et l’apprentissage. Et cette explication peut très bien inspirer des collègues enseignants qui souhaitent modifier l’organisation de leur propre classe.

Par ailleurs, certains enseignants-influenceurs invitent dans leurs productions des collègues qui œuvrent en éducation, mais pas en tant qu’enseignants (par exemple, des spécialistes). Cela permet de donner la parole à des professionnels qui peuvent ainsi clarifier le rôle complémentaire qu’ils jouent dans le système, tout comme la nature et la portée de leurs interactions avec les enseignants. C’est d’ailleurs ce qu’on fait Trois filles et l’enseignement autrement en invitant une orthophoniste et une orthopédagogue dans leurs vidéos. De leur côté, dans leur baladodiffusion, Les Profs Podcast ont par exemple invité des techniciens en éducation spécialisée pour discuter avec eux de leurs tâches et de leurs relations avec les enseignants et les élèves.

Pareilles invitations devraient être lancées tant au personnel des écoles (directions, conseillers pédagogiques, etc.) qu’à celui des universités (professeurs, chargés de cours, etc.). Car, pourquoi vivre en silos quand on peut vivre en symbiose?

Pour favoriser le bien-être des enseignants

Toujours dans cette logique de la complémentarité des actions suggérées (et non dans la quête de la panacée), les enseignants-influenceurs peuvent aider leurs collègues à éviter l’épuisement professionnel en proposant diverses astuces à cet effet. C’est le cas de Valérie Cadieux qui décrit comment prendre soin de soi en tant qu’enseignante et de Pierre Gagnon discute du burnout en enseignement dans sa baladodiffusion Pierre qui roule. Parallèlement, Jay Belzile a détaillé dans une vidéo comment il a survécu à son début de carrière en enseignement, alors que Les Profs Podcast ont invité des enseignants retraités à discuter de leur parcours professionnel, ce qui permet de mieux comprendre comment traverser une carrière en enseignement.

Pour avoir du plaisir

Si les enseignants-influenceurs cités en exemple n’avaient pas de plaisir à faire ce qu’ils font, ils ne produiraient pas toutes ces vidéos qui prennent du temps à préparer, à filmer, à monter, à diffuser et à promouvoir en plus du temps requis pour gérer les interactions qu’elles suscitent. Les bloopers de 2018 de Trois filles et l’enseignement autrement sont un exemple éloquent du plaisir qu’elles y trouvent.

Pour l’entrepreneuriat

Certains enseignants-influenceurs font la promotion de leurs créations (par exemple, des cahiers) ou présentent des contenus commandités liés à l’éducation (tels des jeux de société). Bien que ce côté entrepreneurial fait grincer les dents de certains autres professionnels de l’enseignement, à notre connaissance, il n’y a pas encore de règles officielles à ce sujet, ou bien elles varient selon les commissions scolaires et les établissements. C’est une occasion fort intéressante pour des enseignants, mais elle nécessite une réflexion professionnelle de la part de tous les acteurs concernés, et surtout l’établissement de règles claires de la part des directions. Par contre, si le Programme de formation de l’école québécoise requiert de sensibiliser les élèves à l’entrepreneuriat, il serait profitable (notez le jeu de mots!) que des enseignants soient eux-mêmes engagés dans l’entrepreneuriat. Et le faire en tant qu’enseignant-influenceur, si cela est bien balisé, pourrait être une avenue à considérer.


Entre approbation, indifférence et critique : trouver sa juste place

Conseillère pédagogique à la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, Catherine Houle (@houleca) a récemment fait remarquer que l’approche de l’enseignant-influenceur pouvait se faire de deux manières. D’une part, certains vont publier du contenu ou interagir régulièrement sur les médias sociaux tout en ayant une image de marque particulière. Cette régularité exige plus de temps et d’effort et revient à être un influenceur. C’est le cas notamment de Trois filles et l’enseignement autrement, de Marydotcom et de Jonathan Le Prof, qui diffusent du contenu à un rythme soutenu et qui ont adopté une image facilement reconnaissable. D’autre part, certains enseignants vont plutôt diffuser du contenu de manière ponctuelle en adoptant (ou non) un branding particulier, de manière à être plutôt des micro-influenceurs.

Mais au fond, celui ou celle qui est tenté par l’expérience doit d’abord trouver ce qui lui convient personnellement. Être enseignant-influenceur exige beaucoup de temps et d’effort, en plus d’être à l’aise avec le fait de s’exposer à trois éléments : l’approbation, l’indifférence et la critique. Certains vont adorer ce qu’ils/elles font et les féliciter. D’autres n’y seront pas intéressés, ne sauront pas qu’ils/elles ont produit ou diffusé quelque chose ou qu’ils/elles existent tout simplement. Enfin, d’autres vont y relever des lacunes – de manière plus ou moins constructive – ou pire, les attaquer personnellement.

La critique représenterait d’ailleurs le plus grand frein à envisager devenir enseignant-influenceur, selon les futurs enseignants formés par l’auteur de ce dossier à l’UQAC en 2018-2019. Mais qui ne risque rien n’a rien!

J’écris justement ce texte en sachant pertinemment qu’il va recevoir sa part d’approbation, d’indifférence et de critique.

J’encourage maintenant les professionnels actuels, futurs et retraités de l’enseignement à participer activement à cette réflexion sur ces pratiques émergentes. Et n’attendez pas que des chercheurs universitaires publient des études à ce sujet dans 2 ou 3 ans (une éternité dans un monde numérique). 

Soyez proactifs et partagez vos idées. Bref, soyez influents!

Références



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