Quand un ministre a une vision de l’éducation au 21e siècle

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Photo prise lors du lancement du livre, le 27 février 2018 à Québec (c) École branchée

Admettons-le d’emblée. Il est assez rare qu’un ministre de l’Éducation étale sa vision de l’éducation dans un livre. Inversement, il est moins rare que ceux qui sont à pied d’œuvre sur le terrain, à savoir tous les acteurs scolaires (enseignants, parents, directions, etc.) critiquent ceux qui occupent ce poste en les accusant de manquer de vision. Cela est donc une première raison de prendre quelques heures pour lire le livre de Sébastien Proulx, de la même façon qu’il a été écrit, soit d’un trait (ou presque). Le ministre a une vision pour l’éducation : n’est-ce pas une nécessité que tous ceux qui sont concernés par cette dernière prennent le temps de voir de quoi il s’agit?

 

De l’éducation des enfants

Comme le titre de l’ouvrage l’indique, l’œuvre du ministre est un vibrant plaidoyer à la fois pour la littératie et la culture générale, mais aussi pour la modernisation de l’école québécoise. Le livre se veut une occasion de responsabiliser chaque acteur à son rôle dans l’éducation des enfants, à commencer par les principaux intéressés : les enfants eux-mêmes. En effet, les devoirs en éducation, ce ne sont pas que les parents ou les enseignants qui en ont; les élèves en ont aussi et ce n’est que par l’accomplissement de ces devoirs qui sont bien plus que la simple fréquentation de l’école. En effet, s’ils souhaitent « (…) pouvoir à [leur] tour [de] contribuer au développement de la société », ils devront développer un sentiment d’appartenance, être motivés et mobilisés. La question en filigrane est donc la suivante : s’il y a une grande part d’attitudes intrinsèques à l’élève, comment pouvons-nous mobiliser les élèves à jouer leur rôle au sien de leur école et dans la société? Voici quelques idées suggérées par le ministre Proulx :

  1. Diminuer les impératifs curriculaires et valoriser les apprentissages authentiques. Autrement dit, comment nos jeunes peuvent-ils passer plus de temps à l’extérieur de leurs cours et apprendre d’autres choses que ce qui figure nécessairement au programme?
  2. Valoriser le transversal. À l’heure actuelle, l’accent est trop mis sur les disciplines scolaires. Peut-on se concentrer sur les d’autres compétences et attitudes (« soft-skills ») à être développées à travers toutes les disciplines scolaires?
  3. Il faut mettre l’accent sur ce que les élèves font, à savoir leur démarche d’apprentissage, au lieu de toujours mettre l’accent sur les notes. À cet égard, je me questionne : peut-on se débarrasser des notes une bonne fois pour toutes? Dans les bulletins, on pourra indiquer trois cotes : réussite, en difficultés ou échec.

Or, lorsqu’il est question de modernisation de l’école et d’actualisation des approches pédagogiques, il est certain que j’ai sursauté en lisant que « (…) les élèves (…) sont des matières à forger ». J’aurais préféré y lire une analogie avec un jardinier ou un guide de vie qui, même s’ils relèvent du cliché, se distinguent de l’enseignant forgeron qui pioche à coup de connaissances sur la tête des jeunes!

 

Pour les enseignants

Voilà pour les élèves. Maintenant, pour les enseignants, le ministre a également plusieurs idées. D’une part, il affirme que « les enseignants doivent donner à chaque enfant le gout d’apprendre » et « qu’ils doivent prendre les moyens pour atteindre et conserver un haut degré de compétence professionnelle ». Je pense que sur le fond, on s’entend tous! Maintenant, comment s’y prendre? Dans un premier temps, comment déterminer qui donne le gout d’apprendre, sachant qu’il s’agit de quelque chose de très subjectif? Idem pour la prise de moyens pour atteindre et conserver un haut degré de compétence; quelles sont les activités qui permettent l’atteinte de cet objectif? Mais, surtout, dans un cas comme dans l’autre, qu’arrive-t-il avec les enseignants qui ne le font pas?

Le ministre propose une maitrise comme condition d’obtention du brevet et aussi, la création d’un ordre professionnel des enseignants. À cela, il faut ajouter un programme d’insertion professionnelle pour les nouveaux dans la profession ainsi que l’obligation de doter les enseignants d’un plan de développement professionnel. Dans une perspective de mentalité de croissance, je crois plutôt que les enseignants devraient avoir l’obligation de se doter eux-mêmes dudit plan. Quitte à ce que le lecteur pense que je joue sur les mots, il y a une différence importante sur la mobilisation professionnelle des enseignants si l’employeur les dote d’un plan (ce qui me semble imposé) ou s’ils se dotent eux-mêmes d’un plan mieux calqué sur leurs besoins et ceux de leur milieu. Dans les deux cas, ils ont un plan de développement professionnel, mais au moins, dans le deuxième cas, l’enseignant le fait par lui-même.

Vient la question du financement. Oui, je comprends qu’il faille « moins de Conseil du trésor et plus de conversations franches ». Or, si l’éducation doit être une véritable priorité, il faudra réfléchir aux conditions salariales des enseignants. Je sais, il faut respecter la capacité de payer des Québécois, mais comme l’histoire nous l’a toujours démontré, il y a moyen de trouver des sous lorsqu’il le faut. S’il faut admettre qu’au Québec, on n’a probablement pas les moyens de mieux payer le personnel scolaire dans les écoles, il faudra se rendre à l’évidence : on a encore moins les moyens d’économiser sur le dos du système d’éducation!

Pour ce qui est des « conversations franches », je crois qu’il est trop tard. Tout est devenu politique en éducation. Par exemple, les syndicats sont devenus ce qu’ils dénoncent : de grosses entreprises difficiles à bouger, dont la ligne de partie prime sur les décisions à prendre en lien avec le bien des élèves. Il en va de même pour le Gouvernement, peu en importe sa couleur. Les enseignants ont accès à plein de moyens pour se faire entendre ailleurs que dans le peu de forums qui leur sont accessibles. Les parents détiennent le gros bout du bâton et, trop souvent, ils s’affichent comme des experts en pédagogie de leur enfant. Les médias font de l’éducation leurs choux gras. Bref, oui, il faut avoir une conversation franche, mais tout le monde a son agenda caché. Comme le propose M. Proulx, le temps de la grande conversation a débuté. En effet, il faut asseoir tout le monde autour de la table en leur demandant de laisser leurs revendications à la maison pour se concentrer sur l’élève. Pour ça, l’éducation québécoise a besoin d’un grand leader, d’un visionnaire. De quelqu’un qui saura mobiliser toutes ces factions qui entrevoient l’éducation d’une façon cloisonnée : le privé et le public, le primaire, le secondaire, le collégial et l’universitaire, la formation professionnelle et la formation générale, etc. Il faut donc décoincer ces lourdes structures et « dépasser les débats interminables sur les structures et les responsabilités des uns ou des autres dans la situation actuelle ».

 

Les écoles du monde

Oui, on veut construire de belles écoles au Québec, lesquelles détonnent de nos polyvalentes issues du Rapport Parent. Ça, c’est le contenant. C’est important, mais ce qui importe, c’est définitivement le contenu. Et le contenu, ce sont les approches pédagogiques. Notre système d’éducation fait l’envie de plusieurs; c’est vrai. Mais il a également beaucoup de choses à apprendre des Finlandais, des Néozélandais, des Coréens, des Américains, des Ontariens, des Albertains, etc. L’auteur parle d’écoles « ouvertes sur le monde ».

À cet égard, je propose la création d’un fonds permettant aux enseignants ou membres de la direction de pouvoir aller ailleurs dans le monde pour visiter des écoles, rencontrer d’autres enseignants et d’aller dans des colloques internationaux. L’idée est simple : si le personnel scolaire est le moteur du changement, c’est à lui d’aller à la rencontre des autres mondes scolaires et c’est à lui de voir à diffuser ses trouvailles dans son milieu pour voir à ce que ces idées importées prennent forme dans son milieu. De cette façon, il pourra aller visiter les plus belles écoles, mais aussi, il pourra s’immerger dans les de nouvelles cultures scolaires et, possiblement, dans les meilleures pratiques pédagogiques!

Voilà comment ouvrir nos écoles à celles du monde dans une perspective d’importation d’idées, mais aussi de rayonnement international de nos expertises : « la recette éducative d’une nation n’est pas un secret industriel qu’il faut jalousement protéger. C’est un bien collectif qu’il faut démocratiser et offrir en partage ». Le ministre ne pouvait pas mieux dire! Décloisonnons ce que nous faisons. Diffusons nos pratiques gagnantes dans notre école, dans notre région, au Québec, dans le pays et, pourquoi pas, partout dans le monde! Rêvons notre école, mais surtout, osons-là!

En parlant d’oser l’école, le Lab-École est une bonne idée. Idem pour ce qui est de l’expertise qui sera développée à la Faculté d’architecture de l’Université Laval. La modification du cadre de référence des constructions d’écoles au Ministère est aussi une mesure intéressante. Or, cela demeure très loin de ceux qui sont à pied d’œuvre dans le quotidien scolaire. Ce qu’on cherche, c’est la pollinisation menée par les acteurs du milieu. Pourquoi ne partiraient-ils pas eux-mêmes à l’aventure? Le personnel en fonction dans les écoles est le meilleur moteur de changement. Les intéressés à partir à l’aventure n’auraient qu’à monter un dossier et le présenter au MÉES dans les délais prescrits pour avoir accès à une enveloppe budgétaire. Au retour de leur voyage, ils devront, en contrepartie, rendre des comptes au Ministère et partager leurs trouvailles à la communauté scolaire québécoise!

Enfin, si l’école québécoise fait l’envie de plusieurs pays dans la francophonie mondiale, il n’en demeure pas moins que nous risquons de perdre notre avantage comparatif. Pendant qu’au Québec on s’obstine encore et toujours sur la pertinence de la fameuse réforme de 2001 (17 années d’obstination, ça use!), d’autres pays proposent eux aussi des réformes semblables et eux, ils avancent lentement, mais surement!

En conclusion, le livre de Sébastien Proulx dit tout haut ce que de plus en plus d’enseignants, de directions d’écoles, de parents et d’observateurs pensent. À défaut d’apporter des idées nouvelles, le ministre se fait le porte-voix de ceux qui tentent de changer l’école québécoise de l’intérieur. En ce sens, il s’agit d’un plaidoyer pour la modernisation du système d’éducation du Québec et ce livre constitue, en quelque sorte, un soutien pour ceux qui sont à pied d’œuvre pour faire passer l’école au 21e siècle.

 

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Marc-André Girard est détenteur d’un baccalauréat en enseignement des sciences humaines (1999), d’une maitrise en didactique de l’histoire (2003) et d’une maitrise en gestion de l’éducation (2013). Il est actuellement doctorant en administration scolaire. Il s’est spécialisé en gestion du changement en milieu scolaire ainsi qu’en leadership Il s’intéresse également aux compétences du 21e siècle à développer en éducation. Il occupe un poste de direction au Collège Beaubois et donne des conférences sur le leadership en éducation, les approches pédago-numériques, le changement en milieu scolaire ainsi que sur la professionnalisation de l’enseignement. En septembre 2014, il a publié le livre « Le changement en milieu scolaire québécois » aux Éditions Reynald Goulet et a traduit quatre ouvrages en technologie de l'éducation chez le même éditeur. Il collabore également à L’École branchée et blogue (magirard.com) sur les questions relatives à l’éducation. Il est très impliqué dans tout ce qui entoure le développement professionnel des enseignants et l’intégration des TIC à l’éducation. En mars 2016, il a reçu un prix CHAPO de l’AQUOPS pour l’ensemble de son implication.