Le lecteur face à l’écran

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Les mécanismes de lecture à l’écran diffèrent de ceux de la lecture d’un texte imprimé. Lire à l’écran exige de nouvelles compétences, met notre attention à l’épreuve et entraîne quelquefois son lot de désagréments physiques.

Depuis l’apparition de l’ordinateur personnel dans les années 1980, la lecture à l’écran a fait l’objet de plusieurs études et réflexions. C’est surtout l’arrivée de l’Internet dans les années 1990, qui, en amplifiant le phénomène, nous amène encore aujourd’hui à nous pencher sur cette activité qui bouleverse les habitudes du lecteur.

Lire à l’écran

Que ce soit pour conduire une voiture ou taper sur un clavier, on ne réfléchit quasi plus à nos gestes, une fois les compétences d’une activité acquises. Ainsi, pour plusieurs d’entre nous, la lecture à l’écran est devenue une activité banale que l’on pratique presque inconsciemment. Pour plusieurs, elle est même devenue leur principale façon de lire.

Cependant, pour accéder à un article dans un navigateur Web, lire un document PDF ou feuilleter un roman sur un lecteur de livres numériques, il a d’abord fallu se familiariser avec le support et l’interface logicielle.

Selon une étude menée par le psychiatre américain Gary Small, du Semel Institute for Neuroscience and Human Behavior de l’Université de Californie et cité dans le magazine Science & Vie, les centres du cerveau contrôlant les prises de décision et les raisonnements complexes montrent un surcroît d’activité lorsqu’une personne navigue sur Internet : « Le lecteur, fouillant dans les résultats d’un moteur de recherche, par exemple, n’est pas seulement guidé par les lignes composant le texte. Il doit faire des choix, rebondir d’une information à une autre, construire son chemin de lecture. »

Non seulement le lecteur doit-il « construire son chemin de lecture », mais il doit également s’adapter à un texte qui défile, contrairement à un texte imprimé fixe. Qui plus est, le lecteur, distrait par les alertes courriels et autres hypermédias, voit sa vitesse de lecture réduite de 25 %.

Par ailleurs, nos yeux ne semblent pas encore tout à fait adaptés à des heures prolongées de lecture devant un moniteur. Selon l’Association des optométristes américains, de 50 à 90 % des personnes qui passent plus de trois heures devant un écran d’ordinateur montrent un ou des symptômes du syndrome de vision informatique, qui se traduisent par des migraines, de la fatigue, des troubles de la vision ou des douleurs au cou.

Pour remédier à ces symptômes, l’Association des optométristes du Québec recommande notamment un repos de 15 minutes pour chaque 2 heures de travail modéré et un repos de 10 minutes par heure de travail intensif.

Utilisée principalement sur les lecteurs de livres numériques, l’encre électronique, qui réfléchit la lumière ambiante pour afficher le texte à l’écran, est réputée causer moins de fatigue oculaire qu’un écran rétroéclairé, tel que l’écran LCD ou ACL. Pour un confort oculaire optimal, les utilisateurs d’écran à rétroéclairage doivent s’assurer d’utiliser la résolution adéquate et d’ajuster correctement la fréquence de rafraîchissement de l’écran.

Cependant, lire à l’écran ne génère pas uniquement des désagréments. Devant l’écran, le lecteur a peut-être davantage le contrôle sur sa lecture puisqu’il peut, par exemple, grossir les caractères, rechercher un mot ou un passage dans un texte et obtenir sa définition. De plus, en lisant sur le web, le lecteur peut enrichir sa lecture en suivant des hyperliens ou en consultant des contenus audio et vidéo. Il peut également, à la fin d’un article, lire les réactions de lecteurs et faire connaître sa propre opinion sur le sujet. Bref, la multitude des sources d’informations disponibles sur le web fait en sorte que la lecture à l’écran est constamment enrichie.

La lecture profonde est-elle possible à l’écran ?

La réflexion à propos de la lecture à l’écran porte surtout sur la lecture en ligne en opposition à la lecture de textes imprimés. Déjà, à la fin des années 1990, l’hypertexte et l’hypermédia étaient perçus comme des éléments de distraction pouvant écarter le lecteur du texte.

Ainsi, en 1999, paraissait l’ouvrage de Christian Vandendorpe, Du papyrus à l’hypertexte, texte dans lequel l’auteur mettait en doute le statut de lecteur de celui qui lit à l’écran :
[…] la lecture ne semble guère compatible avec une autre activité et suppose une attention complète de la part du sujet. Ainsi hésitera-t-on à décrire le consommateur en train de déambuler dans un centre commercial comme un “lecteur”, même si celui-ci est amené à lire des étiquettes de produits ou des noms de magasins. Le lecteur est, par essence, quelqu’un qui se consacre, pour une durée déterminée, à la perception, à la compréhension et à l’interprétation de signes organisés en forme de message. Au contraire, la personne occupée à zapper dans un hypermédia n’est pas loin de ressembler à notre consommateur, happant au vol des bribes d’information, des appels, des tentatives de séduction provenant de myriades d’images, de sons, de réclames. La rapidité de la circulation, la distraction continuelle et l’absence de concentration empêchent que l’on puisse parler ici de lecture au sens plein. En outre, le lecteur d’un hypertexte fait souvent bien autre chose que lire : il regarde des icônes, sélectionne un bouton, fait défiler une colonne de texte, etc. Tantôt lecteur, tantôt spectateur, tantôt simple utilisateur : tel est le statut mouvant de quiconque s’aventure dans de vastes hypertextes, comme ceux que l’on trouve sur le Web.

Plus près de nous, en 2007, Maryanne Wolf, Professeure de psychologie du développement de l’enfant, s’inquiète dans Proust and the Squid: The Story and Science of the Reading Brain, de l’avenir cognitif du jeune lecteur, c’est-à-dire un lecteur qui pourrait ne pas faire l’effort de pousser ses réflexions plus loin que ce qui lui propose son environnement numérique.

Une réflexion à laquelle fait écho de manière retentissante Nicholas Carr dans Is Google Making Us Stupid?, article paru dans le magazine The Atlantic en juillet 2008, où il décrit comment l’utilisation de l’Internet modèle les processus cognitifs et comment la paresse intellectuelle nous menace à trop s’appuyer sur les savoirs du cyberespace :

Le type de lecture profonde qu’une suite de pages imprimées stimule est précieux, non seulement pour la connaissance que nous obtenons des mots de l’auteur, mais aussi pour les vibrations intellectuelles que ces mots déclenchent dans nos esprits. Dans les espaces de calme ouverts par la lecture soutenue et sans distraction d’un livre, ou d’ailleurs par n’importe quel autre acte de contemplation, nous faisons nos propres associations, construisons nos propres inférences et analogies, nourrissons nos propres idées. La lecture profonde, comme le défend Maryanne Wolf, est indissociable de la pensée profonde.

Pour Nicholas Carr, la lecture en ligne contamine l’expérience de la lecture. Depuis qu’il utilise régulièrement Internet, l’auteur se dit incapable de se plonger dans un livre ou dans un long article sans être rapidement distrait. Il met en cause le flux d’informations continues et les nombreuses sources de distractions auxquelles on s’expose en naviguant sur le web.

Auparavant, dit-il, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski.

Le maintien du but en mémoire

Comme l’explique le professeur de psychologie cognitive Thierry Baccino pour le magazine Science & Vie, « […] plus il ouvre des fenêtres, plus l’individu, quand il n’oublie pas purement et simplement l’objectif de sa lecture, éprouve la sensation d’être perdu, de tourner en rond et de ne plus pouvoir suivre le fil du récit ».

Le lecteur qui s’intéresse, par exemple, au Sommet des Amériques de Québec et qui utilise comme point de départ l’article qui lui est consacré dans Wikipedia, sera exposé à plus d’une cinquantaine d’hyperliens. Difficile donc de lire l’article, sans dévier de sa lecture. On pourra ainsi être tenté d’en savoir plus au sujet de la désobéissance civile, de lire ensuite à propos d’Henry David Thoreau et ainsi de suite en oubliant rapidement l’objectif initial de sa lecture.

Pour maintenir l’objectif de lecture, on propose aux auteurs, comme l’a fait récemment Nicholas Carr ou le journaliste Steve Gillmor, de déplacer les hyperliens du corps du texte à la fin.

On suggère également de désactiver d’autres sources de distractions comme les alertes courriels ou la messagerie instantanée pendant la lecture à l’écran. Reste que le lecteur ne peut pas toujours se soustraire aux nombreuses publicités et aux contenus audio ou vidéo qu’il retrouve en ligne, en marge du texte.

Il apparaît en somme clair que l’écran sur lequel on lit n’est pas la source de la distraction. La distraction vient principalement du fait de lire en ligne, de lire en réseau comme le résume bien Hubert Guillaud dans son texte Vers de nouvelles manières de lire.

Et ce n’est pas non plus la lecture en surface qui pose un défi, celle qu’on fait sur le web pour se divertir ou encore pour s’informer rapidement, mais bien la lecture profonde, que l’on fait pour parfaire ses connaissances et qui demande une plus grande concentration.

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